mercredi 23 août 2017

Le troisième roman de Dinaw Mengestu

Un léger doute s’installe très rapidement à propos de l’identité du narrateur masculin dans le troisième roman de Dinaw Mengestu, Tous nos noms. Dans les chapitres intitulés « Isaac », et qui sont proposés en alternance avec ceux attribués à « Helen », le prénom ne désigne pas toujours la même personne. Il y a un Isaac en Afrique, ami du narrateur. Puis, aux Etats-Unis, Helen se trouve devant un autre Isaac, dont d’ailleurs elle tombe amoureuse malgré leur relation d’une durée limitée en principe à celle d’une bourse d’étudiant. Un autre Isaac, ou le même ? Le doute se renforce, le récit semble fournir des clés pour comprendre mais de temps à autre les éparpille. Et nous ne savons plus quelles serrures elles ouvrent.
Le destin du jeune Africain de vingt-cinq ans en route vers Kampala est intimement lié au choix qu’il fait à ce moment : « Dans le bus qui m’emmenait à la capitale, je décidai de renoncer à tous les noms que mes parents m’avaient donnés. » Il s’en expliquera plus en détail par la suite : il a reçu treize noms à la naissance, issus des générations précédentes. Et, en décidant de les effacer, il n’est plus personne : « c’était exactement ce que je voulais », conclut-il.
Son seul projet, en découvrant la capitale ougandaise, est devenir un écrivain comme ceux qui s’y sont réunis, a-t-il appris. Mais leur congrès s’est achevé, ils sont repartis et il ne reste, dans la ville et le pays, que des ambitions révolutionnaires partagées par son meilleur, son seul ami – Isaac. Dont le nom… mais on vous laisse le soin de découvrir le cheminement lié à cette question d’identité, car il est le moteur narratif du roman.
Si le narrateur n’est pas certain de s’appeler Isaac, la narratrice, assistante sociale chargée de l’accompagner dans ses démarches au cours de son installation dans la région du Midwest, aura elle aussi bien des occasions de se demander ce qu’il cache. Séduite, Helen oublie parfois toute prudence. Et s’étonne un peu, l’instant d’après, de voir renaître ses doutes sur la personnalité d’Isaac. Qui est-il vraiment, qu’a-t-il fait en Afrique pour avoir été obligé de fuir ?
Tous nos noms pourrait être une réflexion romanesque sur le mensonge. Mais c’est encore plus compliqué : des ambiguïtés multiples et parfois contradictoires forment une charpente peu convenue. Celle-ci, en effet, au lieu de soutenir la construction, l’ébranle de l’intérieur, dessine des failles plutôt que des points d’appui.
Le lecteur ne se trouve pas dans un livre confortable où tout ce qui est acquis ne serait jamais remis en question. Au contraire, les questions naissent des réponses elles-mêmes. Mais cela se fait en imitant le flux de la vie, ses méandres et les croisements hasardeux auxquels Isaac, continuons à l’appeler ainsi par facilité, doit d’être devenu un personnage d’une richesse exceptionnelle.

mardi 22 août 2017

La mort du mystérieux Réjean Ducharme

Dans le genre discret, Réjean Ducharme se classait en première catégorie. Un tweet de la Librairie Mollat vient pourtant de signaler sa mort. Hier, selon Wikipédia, à l'âge de 76 ans.


Tellement singulier, ce roman, que, voyez comme je suis parfois ridicule, je n'ai jamais osé vraiment m'y mettre. Alors que L'avalée des avalés est dans ma bibliothèque depuis un bon moment... Il s'agit de son livre le plus connu, il est aussi le premier, paru, comme les suivants, chez Gallimard. J'aimerais vous donner une chance de ne pas mourir aussi idiots que moi et, à défaut d'avoir quelque chose à dire sur un texte que je n'ai pas lu, je peux essayer de vous donner envie en vous proposant les premières lignes. De quoi inciter à aller plus loin, je crois - et je regrette bien de n'en avoir pas le temps ce soir!
Tout m’avale. Quand j’ai les yeux fermés, c’est par mon ventre que je suis avalée, c’est dans mon ventre que j’étouffe. Quand j’ai les yeux ouverts, c’est parce que je vois que je suis avalée, c’est dans le ventre de ce que je vois que je suffoque. Je suis avalée par le fleuve trop grand, par le ciel trop haut, par les fleurs trop fragiles, par les papillons trop craintifs, par le visage trop beau de ma mère. Le visage de ma mère est beau pour rien. S’il était laid, il serait laid pour rien. Les visages, beaux ou laids, ne servent à rien. On regarde un visage, un papillon, une fleur, et ça nous travaille, puis ça nous irrite. Si on se laisse faire, ça nous désespère. Il ne devrait pas y avoir de visages, de papillons, de fleurs. Que j’aie les yeux ouverts ou fermés, je suis englobée: il n’y a plus assez d’air tout à coup, mon cœur se serre, la peur me saisit.

Orsenna à l’école buissonnière de La Fontaine

Erik Orsenna a un peu honte, écrit-il, d’être académicien « donc cofabricant de dictionnaire » et de n’avoir appris que récemment le mot « gentilé », « qui désigne l’habitant d’une ville » (ou d’un village, d’un pays, d’un continent, voire même d’un quartier, cher Erik – il faut fréquenter davantage Alain Rey, ou regarder Des chiffres et des lettres). Bref, le gentilé de Château-Thierry est Castelthéodoricien. « On imagine le rire du fabuliste ainsi lourdement affublé », ajoute-t-il, puisqu’il écrit cela dans son La Fontaine, une école buissonnière, et que, comme chacun le sait, Jean de La Fontaine est né à Château-Thierry.
Du coup, se réjouissant d’avoir découvert un mot qui sonne clair, il le replace dès qu’il en a l’occasion. Voici les Castelthéodoriciens qui racontent le duel de principe entre La Fontaine et son ami André Poignant, qui est le cousin, le confident et l’amant de sa femme Marie, ce dont tout le monde semble s’accommoder fort bien. Voici « notre Castelthéodoricien » qui pratique la flatterie comme Orsenna lui-même, autrefois – « aux temps mitterrandiens où j’étais courtisan ». On n’oublie pas la famille castelthéodoricienne de La Fontaine, dont il faut de temps à autre aller voir ce qu’elle devient pendant qu’il écrit ses Contes ou ses Fables. Quatre occurrences d’un mot qu’on n’a guère, sauf peut-être, et encore, à Château-Thierry, l’occasion de placer dans la conversation. Bien joué !
Le plaisir d’un mot, le plaisir de vagabonder, mais à toute allure, dans une biographie d’écrivain, le plaisir de le citer et de faire découvrir des textes moins connus autant que de rappeler des mélodies verbales rangées dans un coin du cerveau, plaisir, plaisir, seul aux commandes d’un livre qui ne se pousse pas du col. L’anecdote y est puisée aux XVIIe et XXe siècles avec des rapprochements inattendus, car si l’on vivait autrement à l’époque de La Fontaine, le cœur des hommes (et des femmes) n’a guère changé.
Ce qui reste, en particulier, c’est le désir, que La Fontaine ne se privait, pas plus que Marie, de combler. Ce qui change, c’est la condition des écrivains, même si tous ne sont pas, aujourd’hui, aussi heureux en affaires qu’Orsenna, dont les livres se vendent bien, merci pour lui. Mais quand bien même les Fables et les Contes, qu’il fallut, ceux-ci, renier parce qu’ils étaient trop lestes pour le climat religieux, auraient été de grands succès, qu’ils n’auraient pas permis à La Fontaine d’en vivre. D’ailleurs, le succès était là, au moins pour les Fables, mais il « n’engraissa que les deux libraires » qui les ont fait paraître. Les droits d’auteur n’existaient pas, il faudra attendre Beaumarchais et le siècle suivant pour les inventer. Et La Fontaine, quand il prend parti pour son ami Fouquet contre Colbert qui veut la chute de celui-ci, et qui par ailleurs tient les cordons de nombreuses bourses dont le contenu aurait pu soulager le quotidien du poète, oublie la flatterie pour l’honnêteté. Ce qui coûte cher. Il est hébergé par une amie, qui meurt. Il est à la rue… Imagine-t-on cela d’un homme dont les vers nous sont si familiers ?
Encore dit-on souvent, sans savoir, que La Fontaine s’est contenté de piller ceux qui, avant lui, avaient écrit des fables. Le plagiaire est plutôt celui qui, répétant assez bêtement cette idée reçue, devient calomniateur : La Fontaine payait ses dettes, celles-là au moins, puisqu’il restituait la paternité de son inspiration aux écrivains chez qui il l’avait trouvée. Et puis, surtout, il écrivait, avec la force qu’on lui connaît, avec l’art de plaire et de convaincre à la fois, comme de nombreux exemples le rappellent, s’il en était besoin.

lundi 21 août 2017

14-18, Albert Londres : «Verdun n’est plus une ville, c’est un fantôme immobile.»



Coup d’œil sur la bataille

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Front de Verdun, 20 août.
En deux bouchées, les troupes de France ont dévoré ce matin le nombre de Boches que le commandement leur avait fait servir. C’est devant Verdun que cela se passa.
Nous sommes dimanche 19 août, il est onze heures du soir, nous attendons dans la cité le moment de monter à l’affaire.
C’est hallucinant. Verdun n’est plus une ville, c’est un fantôme immobile. La nuit est couleur de suie et, sur cette suie, de seconde en seconde, de tous côtés, passent des lames lumineuses. Ce sont les lueurs de l’ouragan que les canons, cette fois, en complète furie, déchaînent devant eux. Les squelettes, les moignons, les poussières des maisons apparaissent, puis disparaissent sous ces éclairs, tous ces débris gigotent blancs ou noirs ; les ruines rient, on croirait entendre la Danse macabre de Saint-Saëns.

La préparation

Depuis 5 jours notre rage est la même. C’est le grand déballage ; on leur montre tout ce que nous avons en artillerie. Il y a du fin, du moyen et du gros ; on ne cherche pas à faire des bénéfices ; on leur livre ça à prix coûtant et à domicile ; cette nuit, par-dessus le marché, on leur offre un bouquet. Vos yeux vacillent. C’est comme si quelqu’un s’amusait dans un salon à éteindre et à rallumer sans arrêt et à grande vitesse les lampes électriques.
Le bruit n’est pas infernal, ni multiple, c’est qu’il a de l’espace pour se répandre et que les plus petits avant de parvenir sont avalés par les autres.
Les troupes de brancardiers, leur litière sur l’épaule, montent aussi. Va-t-on mettre le masque ou le garder autour du col ? Le masque est un instrument de supplice sur quoi, dès qu’ils le connaîtront, les Chinois sauteront. Il vous empêche doucement de respirer, c’est le même plaisir que si vous vous mettiez à vous étrangler vous-même à petites doses.
Cette lutte se livrera dans le gaz. Les nôtres partiront à l’assaut sous la figure horrifiante de cette cagoule aux yeux de mica. Pour le moment, il n’arrive que quelques fusants ; ne nous martyrisons donc pas déjà.
Un convoi vient d’être attrapé en plein milieu, deux camions, leurs chevaux et leurs conducteurs sont couchés morts sur l’angle du trottoir.
Les lames lumineuses coupent le ciel de plus en plus ; gravissons encore et, infernale vision de la terre en folie, voici le champ.

Le but visé

À gauche, le Mort-Homme, la cote 304, le Talou, la cote 344, c’est aux Boches, c’est ce qu’on veut leur reprendre ; c’est pourquoi depuis cent vingt heures, on fait voler sur eux des copeaux de fer ; c’est pourquoi tout l’horizon, par mille petits coins à la fois, furieusement, crache du feu. Douaumont, Vaux sont aussi en face. Toutes les glorieuses vedettes saignantes de la Meuse sont présentes.
De quel espoir charge-t-on tant de puissance de destruction, qu’attend-on de cette colère sans borne de la patrie ?
Tant d’incroyables moyens ne cherchent-ils pas la défaite immédiate de l’ennemi ? L’effort inouï de cette attaque, cet effort dont le cinquantième aurait autrefois suffi pour doubler le pays, cet effort, héroïsme tendu et toutes forges allumées, tout est donné pour vous ravoir, vous petite cote du Mort-Homme et vous 304 et 344 qui n’avez même pas de nom et que l’on désigne, comme les enfants trouvés, par un numéro.
C’est sans arrêt. La canonnade roule comme la fusillade roulerait. Derrière les crêtes fumeuses et déchirées, d’immenses bouffées de flammes surgissent d’un coup et teignent en rose jusqu’à des mille mètres de ciel : ce sont des dépôts de munitions qui sautent ; il en saute au moins quatre par heure ; la lumière de la poudre et le fracas des explosions habitent les deux rives de la Meuse. Vingt-cinq kilomètres du pays de France sont désormais rayés de la nature terrestre : on attaque sur vingt-cinq kilomètres.
Mort-Homme et 304 étaient des clés entre les mains des Allemands, tant qu’ils les détiendraient ; il fallait laisser tout espoir de gravir n’importe quel autre point de ces marches meusiennes ; la possession de cette rive gauche les assurait contre n’importe quel désir de notre part ; sur la rive droite, ils ne cessaient aussi de la défendre de toutes leurs dents ; c’est là qu’ils nous tenaient.
Le bruit était si régulier et si uni qu’il devenait une espèce de silence sur lequel tous les autres bruits s’entendaient.

Il est atteint

On percevait les sirènes des ambulances américaines, le chant du cuivre des gargousses que l’on ramenait et l’appel d’un chat. La nuit perdait peu à peu de son obscurité, les flammes des canons semblaient moins durement trempées ; nous approchions de 4 heures et demie du matin. Une émotion sainte mordit le cœur et l’esprit de tous ceux qui étaient là, êtres fantassins ; c’est à 4 heures 40 que, cagoules dans leurs masques, se lançant à travers les gaz qui traînaient leur mort hideuse dans toutes les courbes du terrain, les ouvriers de la patrie, sous le fer pleuvant comme de la pluie, à leur héroïque travail, allaient monter. Tel un chauffeur se trouvant soudain devant une route magnifique, les canonniers triplèrent la vitesse, ce dernier quart d’heure fut un délire de flammes, de fumées, de vacarme ; les flammes se pourchassaient à toute allure, les fumées s’écrasaient les unes sur les autres, le vacarme régnait. La mort française, assoiffée, renversant tout, cherchait du sang allemand.
4 h. 40, ils partaient ; cette orgie de poudre avait embrumé le pays, ils partaient invisibles, c’étaient des gars du Midi et c’étaient d’une division illustre ; les deux firent pareil.
« Ils en mirent ». Chacun poussait sur son but, sur Mort-Homme, sur 304, sur Talou, sur 344. Le canon s’allongeait. Étouffant, ils allaient. Nos ballons discrètement avaient montré leur nez et curieux regardaient. Hommes sans autre figure que deux yeux de mica, ils allaient. L’attaque était préparée en deux étapes. Minute par minute, ils passaient où ils devaient passer. C’étaient des gars du Midi et d’une division illustre.
À cinq heures trente, un de nos avions laissa tomber un pli lesté, ce pli était un croquis du Mort-Homme et, sur ce croquis, trois croix étaient marquées et, sous ces trois croix on lisait : « Français ! Français ! Français ! » L’aviateur avait ajouté : « Nombreux et tranquilles ». Il en était de même sur toute la ligne, la première étape était atteinte.
À 6 h. 30, un pigeon qui avait traversé les gaz apportait que la deuxième l’était aussi. Le Mort-Homme, 304, le Talou, 344, tout était à nous, tout était à eux plutôt, en moins de deux heures. C’étaient des gars du Midi et d’une division illustre.

Le Petit Journal, 21 août 1917.

Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:


Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre

Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort

Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes

Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille

dimanche 20 août 2017

Une rentrée trop précoce pour les quotidiens

Voulez-vous que je vous raconte ma lecture de la presse quotidienne un jeudi normal? Non, probablement cela n'a-t-il qu'un intérêt très limité. Encore que, dans le cadre de ce blog consacré à ma vie de lecteur, c'est en prise directe avec celle-ci. Des articles qui paraissent le jeudi dans Le Figaro, Libération (quoique ce soit devenu surtout le samedi) et Le Monde, le matin pour les deux premiers, l'après-midi pour le dernier, vont dépendre parfois le choix d'ouvrir ou non, dans les jours suivants, certains ouvrages. Je lis les pages littéraires, ou plutôt je les survole, car je n'ai pas envie qu'on me dicte ce que je dois penser d'un livre. En revanche, je suis toujours prêt à accueillir de nouvelles suggestions.
Mais pas cette semaine. Alors que, si vous êtes entrés dans une librairie depuis mercredi, vous avez dû y voir, en pagaille, des romans tout frais.
Jeudi matin, Le Figaro annonçait pourtant, avec une fierté qui semblait légitime, en Une, renvoyant à deux pages intérieures, avoir sélectionné six têtes d'affiche de la rentrée littéraire. Mais Le Figaro n'a rien sélectionné du tout. Il s'est contenté des succès annoncés dont l'un perce d'ailleurs déjà dans le classement des meilleures ventes de DataLib, neuvième aujourd'hui de la catégorie romans, roman qu'il n'est d'ailleurs pas tout à fait: La Fontaine, une école buissonnière, d'Erik Orsenna (Fayard). Les autres têtes d'affiche, que vous auriez probablement désignées aussi bien vous-même, sont Marc Dugain (Ils vont tuer Robert Kennedy, Gallimard), Amélie Nothomb (Frappe-toi le coeur, Albin Michel), Sorj Chalandon (Le jour d'avant, Grasset), Eric-Emmanuel Schmitt (La vengeance du pardon, Albin Michel) et Eric Reinhardt (La chambre des époux, Gallimard).
Jeudi après-midi, Le Monde fouillait courageusement la masse, dégageait un thème (l'exofiction), cherchait et trouvait des noms connus dont les visages illustraient la double page consacrée à la rentrée: Marie Darrieussecq, Erik Orsenna, Eric Reinhardt, Patrick Deville, Kamel Daoud, Amélie Nothomb, Lola Lafon, Patrick Modiano, Jean-Philippe Toussaint, Camille Laurens. La moitié des six du Figaro, et sept de mieux. Les douze pages annoncées la semaine qui vient seront bienvenues pour approfondir un peu.
Dans Libération, on en est encore aux pages spéciales été qui proposaient hier, pour la sixième semaine, les premières pages d'un roman de la rentrée - De l'ardeur, de Justine Augier (Actes Sud). Il est probable qu'on restera encore sur sa faim samedi prochain, car la série d'avant-premières est annoncée en sept parties.
Dans les quotidiens que je lis (je ne lis certes pas tout), il fallait tourner, hier samedi, le regard vers la Belgique et Le Soir pour trouver des pages livres vraiment centrées sur des livres de la rentrée. Elle s'ouvraient sur un entretien avec Valeria Luiselli pour L'histoire de mes dents (L'Olivier). Et, à l'intérieur, j'ai apporté ma modeste contribution...

samedi 19 août 2017

Andreï Makine sur le chemin de la liberté

Andreï Makine a choisi, pour l’écriture, une autre langue que la sienne. La vie en a, pour partie, décidé ainsi : à la fin des années 80, trente ans après sa naissance en Sibérie, il a demandé et obtenu l’asile politique en France. Et est devenu, en langue française, un des auteurs les plus célébrés, cumulant en 1995, pour Le Testament français, les prix Goncourt, Goncourt des Lycéens et Médicis. Seul roman, probablement, dans ce cas. Académicien depuis l’an dernier, il publie aussi sous pseudonyme(s). Mais L’archipel d’une autre vie, qui est réédité au format de poche, est un livre qu’il a signé de son nom – le dix-septième.
Une chasse à l’homme dans l’immense taïga russe extrême-orientale devient une métaphore de la liberté. Pavel Gartzev, qui la raconte à un jeune homme après que le stalinisme a disparu, évoque cet épisode comme une révélation capitale. L’identité floue du fugitif se précise, et les yeux s’ouvrent sur une hypothèse peu crédible auparavant.
Sous couvert de réalisme soviétique des années cinquante, Andreï Makine bâtit une fable à l’usage du monde. Le récit de Pavel, qui a subi les excès d’une autorité aveugle, est un passage de relais entre un passé rigide et un futur proposant une ouverture presque utopique. Non par un changement de régime politique, presque totalement étranger au roman, mais par un choix personnel qui échappe au chemin tracé pour chacun dans une dictature éclairée, ou qui se veut telle. L’archipel d’une autre vie est, dans le roman de Makine, un lieu précis. Et, encore davantage, le rêve de ce lieu.
La poursuite de l’évadé – faisons comme si nous ne savions rien de cette personne, sinon les ordres reçus par ceux qui tentent de s’en emparer – dure longtemps. Elle s’apparente parfois à un jeu dont le gibier fixe les règles au fur et à mesure, et dans lequel les pièges se referment sur les pas des chasseurs, de moins en moins nombreux au fur et à mesure que les blessures les frappent. La tension s’exacerbe autour de l’intelligence presque surhumaine dont fait preuve la cible, à la manière d’un animal traqué qui entraîne ses poursuivants sur un terrain qu’il connaît à la perfection et où il pourra trouver refuge. Le lecteur s’exalte devant les scènes épiques, et réfléchit avec Pavel. L’expérience passée de celui-ci lui donne en effet une perception des événements floue mais plus proche de la vérité.
Le déséquilibre entre les forces en présence s’inverse : le groupe de soldats pisteurs, s’il est en grande supériorité numérique dans les pas d’une seule personne, se défait progressivement devant l’habileté de la proie, les obstacles naturels et, par-dessus tout, ce que pèse la quête d’un idéal face à des hommes conduits par la faible motivation des ordres reçus.
Comme souvent chez Andreï Makine, ce qui passe pour une écriture classique est plutôt un style plat. Seul reproche, et reproche léger.

jeudi 17 août 2017

14-18, Albert Londres : «la maison de Dieu jetée en pâture aux flammes allemandes»



Un nouveau crime
La cathédrale de Saint-Quentin entièrement détruite

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Front français, 16 août.
Hier, ils ont exécuté celle de Saint-Quentin, ils ont incendié la cathédrale sans tour.
On allait la voir quelquefois à deux ou trois kilomètres. C’était, à cette distance, une grosse maison ; elle surplombait de sa masse imposante la ville où l’on ne peut pas encore entrer. Des bois d’Haumont, l’esprit reporté sur son passé avec intensité, on la regardait dans le ciel ; elle était complète, c’était la cathédrale.
Ils l’ont flambée cette nuit.
Un peu avant une heure du matin, un coin de grand paysage lunaire des tranchées s’éclaira, c’était Saint-Quentin.
À la lueur qui était haute, on vit que c’était bien davantage, c’était la maison de Dieu jetée en pâture aux flammes allemandes. Elle brûla toute la nuit.
De leurs tranchées, de leurs postes de guetteurs, de leur route de ravitaillement, nos soldats, l’insulte au cœur, virent se consumer la torche nationale. Elle ne subissait pas son supplice en silence ; par moment des explosions s’entendaient. Ils avaient savamment préparé son bûcher : un foyer d’incendie en allumait un autre. Les saligauds l’eurent tout entière.
Ce matin nous la vîmes fumer. Elle ne flambait plus, elle n’avait plus assez de forces pour cela : elle était morte. La mort l’avait tellement changée que nous ne la reconnûmes pas. Nous avions son cadavre là, devant nous, et nous la cherchions encore. C’était elle. Son toit s’est effondré sur ses dalles, elle est scalpée. Sa longue arrête qui tranchait le ciel a disparu. En une nuit elle a perdu ses siècles.
Nous ne la quittions pas des yeux. Nos mains qui tenaient nos jumelles tremblaient, son cadavre paraissait tout écorché et l’ennemi se promenait devant.
Sur la droite, par la deuxième échancrure d’une chaîne de montagne, tragiquement les tours de celle de Laon contemplaient cela.

Le Petit Journal, 17 août 1917.

Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:


Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre

Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort

Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes

Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille

mercredi 16 août 2017

Il y a lavage de cerveau et lavage de cerveau

Trois prénoms pour un titre de roman : Mercy, Mary, Patty. Lola Lafon est moins explicite que la dernière fois (La petite communiste qui ne souriait jamais), d’autant que seul le troisième prénom, à condition d’expliquer un peu, évoquera quelque chose au lecteur moyennement informé : Patricia, dite Patty et qui veut ensuite devenir Tania, est la petite-fille du richissime patron de presse américain William Randolph Hearst. En 1974, la descendante est enlevée par un groupe de révolutionnaires dont, en six semaines, elle adopte si bien les idées qu’elle braque une banque avec eux. Dans les messages qu’elle envoie à sa famille et au monde, pendant la période où elle est cachée par ce groupe d’abord, avec ce groupe ensuite, elle bascule très vite d’un rôle d’intermédiaire chargée de communiquer les revendications à celui de militante – d’une belle cause, d’ailleurs : davantage d’égalité, nourriture, enseignement et soins pour tout le monde. Assez pour ébranler une société qui repose sur la hiérarchie des richesses et des possibilités…
La question qui fut posée à cette époque, et qui l’est à nouveau dans le roman, est aussi simple que la réponse est complexe : si elle ne rédige pas ses messages sous la contrainte, Patricia Hearst a-t-elle subi un lavage de cerveau ou s’est-elle elle-même convaincue qu’il est nécessaire de faire la révolution ?
Son procès, après qu’elle a été libérée et que le reste du groupe a été abattu, s’articule sur cette question. A laquelle la famille Hearst a décidé qu’il y avait une seule réponse : lavage de cerveau, donc irresponsabilité. Pour faire pencher la balance de la justice de ce côté, une universitaire atypique, Gene Neveva, à ce moment professeure invitée dans les Landes, est chargée de rédiger un rapport allant dans ce sens. Elle ne devrait éprouver aucune difficulté à comprendre ce qui s’est passé puisqu’elle est indésirable dans de nombreux établissements en raison de ses idées gauchistes et féministes. L’horreur, en somme… mais que les Hearst ont décidé d’utiliser.
Gene Neveva engage une assistante française, assez jeune pour porter un regard neutre sur les faits : Violaine, puisqu’elle a dit s’appeler ainsi (en réalité, elle s’appelle Violette), n’a même aucun avis sur les événements de mai 68. Chargée de résumer les pièces du dossier, d’en extraire tout le sens, elle finit par jouer un rôle plus important que prévu dans le travail de l’Américaine – celle-ci ne songera pourtant pas à la remercier.
C’est Violaine que la narratrice rencontre et qui la met sur la piste d’un livre écrit par Gene Neveva : Mercy Mary Patty. Voilà les deux autres prénoms. Celui de Mercy Short, celui de Mary Jemison. « Celles qui ont déserté leur famille d’origine, qui leur ont préféré les Amérindiens. À qui on a envoyé l’armée et les prêtres. Qu’elles s’en expliquent et se repentent publiquement. Mais de quoi ? » Mercy et Mary ont vécu, comme Patty, il y a beaucoup plus longtemps, un enlèvement après lequel elles ont profondément changé.
Pourquoi ? Il y a bien eu lavage de cerveau, mais pas par les ravisseurs, explique entre les lignes Gene Neveva. C’est la société dans laquelle elles vivaient qui leur a déformé l’esprit en le pliant à ses normes, et la captivité devenue choix leur a rendu tout ce qu’elles étaient vraiment. Comme Patty Hearst ?
Tremblez, bonnes gens, toutes vos certitudes font face à un tremblement de terre dans un roman à la construction complexe et aux interrogations fondamentales.

mardi 15 août 2017

Ce que la rentrée nous prépare (revue de presse)

Je ne vais pas casser l'ambiance tout de suite et tenter de vous décrire l'image fatale des tonnes de romans de la rentrée qui finiront au pilon.
Au pilon, L'Express de cette semaine y verrait peut-être bien trois romans à paraître ces jours-ci - je rappelle que les premiers livres de la rentrée littéraire arrivent demain chez votre libraire (ils y sont déjà, bien entendu, il ne reste qu'à préparer les tables de nouveautés et à les garnir des coups de cœur). Donc, à L'Express, Marianne Payot n'a pas aimé Le jour d'avant, de Sorj Chalandon (Grasset), "fabriqué et archaïque". Jérôme Dupuis a été déçu par Mercy, Mary, Patty, de Lola Lafon (Actes Sud), "un kidnapping littéraire raté à force d'afféteries inutiles". Et Eric Libiot a trouvé que La chambre des époux, d'Eric Reinhardt (Gallimard), était "Un roman répétitif, égotique et vain." Pan!
Dire que j'ai beaucoup aimé le premier et que je me réjouissais de lire les deux autres...
En tête de gondole dans le même hebdomadaire, Femme à la mobylette, d'Eric Seigle (Flammarion), Sucre noir, de Miguel Bonnefoy (Rivages), Frappe-toi le cœur, d'Amélie Nothomb (Albin Michel), La disparition de Josef Mengele, d'Olivier Guez (Grasset), et Comment vivre en héros, de Fabrice Humbert (Gallimard).
Je n'en ai encore lu qu'un (ceux qui me connaissent bien devineront aisément lequel), je l'ai trouvé assez moyen, et j'espère beaucoup des autres.
Pour être complet avant de quitter L'Express, j'ajoute qu'un grand article y est consacré à un ensemble de trois romans liés par leur sujet, l'Algérie française: L'art de perdre, d'Alice Zeniter (Flammarion), Dans l'épaisseur de la chair, de Jean-Marie Blas de Roblès (Zulma), et Un loup pour l'homme, de Brigitte Giraud (Flammarion, bien servi cette semaine).
Aux Inrockuptibles, on a de la suite dans les idées puisque s'y reproduit chaque année une séquence identique: après une couverture "sexe" qui nous dure plusieurs semaines, parce que cela été fatigant de la choisir et qu'il vaut mlieux ensuite partir en congés, la rentrée littéraire est ponctuée d'une couverture "livres". En 2017, c'est Alan Moore, tout seul, pour son volumineux Jérusalem (Inculte), traduit par Claro sans qui nous n'aurions de la littérature anglo-saxonne qu'une très imparfaite image. Sur huit pages, "Le magicien de Northampton" (c'est le titre de l'article) se livre à Nelly Kaprièlan. Et ça commence par un sonore "Fuck!"
Puis vient un choix de quarante romans, pas moins, dans lequel il y aura à puiser, douze extraits des meilleurs livres de l'automne - parmi lesquels, ah! celui de Sorj Chalandon et, hé! hé! celui d'Eric Reinhardt que Lire avait aussi retenu parmi les romans de la rentrée présentés par extraits dans son numéro de juillet-août. Je ne me moque pas de L'Express, je rappelle seulement: les goûts et les couleurs, vous savez...
Dans le cahier critique des Inrockuptibles, le choix est celui des premiers romans: Fief, de David Lopez (Seuil), Le presbytère, d'Ariane Monnier (Lattès), Ostwald, de Thomas Flahaut (L'Olivier), Les fils conducteurs, de Guillaume Poix (Verticales), Demain sans toi, de Baird Harper (Grasset), et Les talons rouges, d'Antoine de Baecque (Stock).
A lire encore, tout ça (et bien d'autres), au contraire du premier roman d'Olivier El Khoury (Surface de réparation, Noir sur blanc). Je le cite un peu parce que je bavardais avec lui hier après-midi (mais vous devrez attendre avant de lire ce que donnera cet entretien), beaucoup parce qu'il est, avec David Lopez déjà cité, l'invité de La Grande table d'été sur France Culture (à 12h45 ou, ensuite, en podcast). J'écouterai ça...

dimanche 13 août 2017

Une seule vie ne suffit pas

Combien de fois les ténèbres s’abattent-elles sur Ursula Todd dans le roman de Kate Atkinson, Une vie après l’autre ? Combien de fois, pour le dire autrement, meurt-elle ? Nous n’avons pas compté. Mais bien des chapitres se terminent ainsi et chacun donne une fin à l’héroïne. L’une d’elle se produit en 1910 dans les premiers instants après sa naissance, ce qui aurait dû lui interdire, et à nous aussi, de connaître les événements ultérieurs. La première, si l’on respecte l’organisation d’un récit éclaté, est une des plus spectaculaires car Ursula n’est pas loin de modifier la marche du monde : en novembre 1930, elle se présente dans un café munichois, s’installe à une table où se trouve aussi Hitler, qu’elle a pu connaître dans d’autres circonstances, et sort de son sac un revolver pour l’abattre – mais elle est elle-même mise en joue, et : « Les ténèbres s’abattirent. »
Dans un premier temps, c’est déroutant. Chaque fois qu’Ursula se trouve dans une situation concrète, pense telle chose, accomplit tel acte, rencontre de nouvelles connaissances ou renoue avec certaines personnes, en Allemagne parfois, en Angleterre souvent, elle est aussi ailleurs, pense et fait autre chose, avec d’autres personnes, etc. Des faits sont à la fois simultanés et contradictoires, ou au moins incompatibles avec une partie de la chronologie.
Dans un deuxième temps, qui se prolonge pendant la plus grande partie du roman, c’est fascinant. On se perd avec délices et on se raccroche comme on peut aux branches d’un récit qui semble partir dans tous les sens avec, quand même, une multitude de passerelles entre les destins divergents d’Ursula.
Vers la fin, on aura même l’impression d’avoir tout compris, en partie grâce à un chapitre intitulé, avec une discrète ironie, « La fin du commencement ». Probablement se trompe-on : il est impossible de tout saisir ici, tant le jeu de Kate Atkinson est subtil et complexe. Elle a parfois mis son goût pour les fausses pistes au service d’énigmes résolues par le détective Jackson Brodie (La souris bleue ou Parti tôt, pris mon chien). Cette fois, aucun enquêteur ne nous guidera dans le dédale. A chacun d’y trouver son chemin.
Ce roman, traduit en 2015 et maintenant disponible au format de poche, a une suite, ou plus exactement un complément, paru cette année : L’homme est un dieu en ruine où Teddy, le frère d’Ursula, raconte à sa manière, et cette fois d’une seule manière, ce que connurent les Britanniques pendant la Seconde Guerre mondiale – et avant, et longtemps après, car Teddy aura une longue vie. Engagé à vingt ans dans l’aviation, devenu pilote de bombardier, il ne mourra qu’en 2012. Au moment où son corps n’est plus, en effet, qu’une ruine.

vendredi 11 août 2017

14-18 , Albert Londres : «La guerre est remontée dans les Flandres»



« En Belgique… » disent depuis quelques jours les communiqués

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Front des Flandres, août.
L’ombre était tombée sur elle ; depuis deux ans et demi, la bataille, ailleurs, avait porté ses coups, mais la guerre est remontée dans les Flandres et, de nouveau, voici la Belgique.
Dunkerque est toujours son unique porte. Sévère, la cité paye de temps en temps de certains coups de 380 la joie d’être restée inviolée. Ses blessures ne se voient pas ; où est né Jean-Bart, on demeure fier. La trace de l’affront dure peu, sitôt les rafales passées, le mur est redressé, le trou comblé. L’église seule garde sa plaie ouverte ; on ne lui a pas remis les deux larges morceaux de toit qui lui manquent, c’est sans doute pour que Dieu, quand on le prie de ne pas faire pleuvoir, entende mieux ce qu’on lui dit. L’uniforme français est rare, vous circulez entre Anglais et Belges. À la porte des bureaux de tabac, vous voyez des affiches qui vous annoncent, dans la langue de Kipling : « À lire ce matin dans le Daily Mail : Récit de M. Beach Thomas sur la grande bataille. » Vous entrez dans le débit… Vous désirez acheter les journaux français… il n’y a que les journaux anglais. Ils sont bien installés, chacun dans une belle case peinte et définitive et, quand vous sortez les mains vides, un jeune Dunkerquois, à l’accent déjà britannique, vous passe entre les jambes en braillant : « Le Daily Telegraph ! le Daily Chronicle ! » Dans la rue, on dit : « Good bye ! » et on fume des cigarettes anglaises. À la fin du jour, vous voyez des femmes, un oreiller sous le bras, s’en allant ; elles gagnent une cave où elles dormiront. Puis, la nuit tombe et des étoiles, par trois, se mettent à circuler dans le ciel. Elles avancent sur un même front ; l’étoile de droite est rouge, celle du milieu blanche, celle de gauche verte. C’est un avion. Il n’est pas seul. Et le jour arrivera et vous prendrez la route de Belgique.

La route de Belgique

Trois gendarmes ne se quittant pas de la main, à la sortie de la ville, demanderont à savoir qui vous êtes, un Anglais, un Belge, un Français. Ayant su, ils vous feront, tous les trois à la fois, un salut différent, puis vous irez.
Vous longerez le canal, derrière ce pont, vous reverrez le poteau-frontière et, saisissants, vos souvenirs de 1914 reparaîtront devant vous. Vous vous rappellerez qu’il y a longtemps, très longtemps, trois ans bientôt, vous avez fait souvent cette route, que vous alliez à Furnes, puis à Nieuport, mais pas plus loin, et vous découvrirez subitement, dans une minute de béante réflexion, que c’est encore à Furnes, puis à Nieuport, mais pas plus loin, que vous allez. Vous reconnaîtrez tout : les péniches qui ne glissent pas plus vite ; l’encombrement du port d’Adinkerque où vous attendiez pour passer ; les groupes de Belges, leurs cheveux blonds, mais pas leur costume : habillés en kaki, ils semblent tout neufs. Puis, pressé par le désir de retrouver vos émotions, vous rentrerez dans Furnes.
Il reste six villes à la Belgique, trois qui sont les clous sanglants où depuis trente-trois mois s’accrochent les armées ; Nieuport, Dixmude, Ypres ; deux dont le seuil plus accueillant attirent ceux qui, repris d’amour, viennent revoir le royaume : La Panne, Poperinghe, puis, une sixième qui vit déserte : Furnes.

Furnes

Furnes est la couronne qu’il faut poser aujourd’hui sur le front de la Belgique, Furnes est la douleur. Il est juste d’entrer chez le roi Albert par la ville de Furnes, cela vous met tout de suite dans le ton. Furnes est à la Belgique ce que sont les tentures noires aux portes d’une église. Ces tentures vous disent : « Là, on enterre. » Furnes vous annonce : « Tout, à partir d’ici, est sous le cilice. » Cela vous saisit au cœur. La grande place aux maisons de poupées, où pas un mur n’est par terre, mais où tous ont besoin de charpie, ne compte que cinq âmes : trois gendarmes à ses trois sorties, trois gendarmes belges de la vieille Belgique, de la vieille Belgique qui n’était pas en kaki mais en uniforme sombre, uniforme sentant le musée ; la quatrième âme est au milieu : c’est la plaque blanche où on lit : « Ostende ! » Une main noire en indique la route. Ce n’est qu’une chose… elle est vivante. Cette plaque qui, pour ce qu’elle offrait, a vu passer devant elle tant d’autos joyeuses, ne trouve plus aujourd’hui un seul acquéreur pour sa direction. « Ostende ! » crie-t-elle… mais c’est un obus qui répond. Quant à la cinquième âme, c’est en pénétrant dans l’église qu’on la découvrira ; c’est une femme, mal vêtue, agenouillée, et qui seule, les bras en croix, dit un chapelet. Ceci vu, inutile de rester, vous n’apercevrez plus rien à Furnes, rien.

Dans les dunes

Vous laisserez la route d’Ostende, prendrez à gauche et pousserez dans les dunes. Vous ne les reconnaîtrez pas. Ce qu’il y a d’africain dans ce paysage mouvant est toujours là ; ce qu’il y a de nostalgique dans ce paysage africain n’a pas disparu, mais ces montagnes de sable se sont peuplées. Faites pour le désert, ces dunes sont grouillantes. C’est si peu naturel qu’on croit de suite à une invasion. Tous ces occupants ont l’air d’avoir débarqué ce matin ; on cherche sur la mer les pirogues qui les ont amenés et la curiosité vous brûlerait d’apprendre le nom de ces pirates si vous ne saviez d’avance que ce sont nos chics alliés.
Ils se sont installés là comme sur de la bonne terre. On est Écossais ou on ne l’est pas. C’était du sable, ils ont construit sur du sable. D’ailleurs, ils ignorent nos proverbes. Les petites plages, fouettées d’obus, de Loxyde, d’Oost-Dunkerque, dans une solitude peureuse, les regardent, effarées. Avec leur plat à barbe sur le crâne, leur jupe plissée sur le derrière et leur poil sur les jambes, ils s’occupent froidement, sous la tourmente de fer qui claque, à bâtir comme si c’était sur du roc. Les Boches en sont épatés. Aussi, dernière ressource, les asphyxient-ils. Tout le long de ces plages où la mer est grise, les obus à gaz traînent leur fumée vert tendre. Les Écossais ont le nez dans le sable. Ces gars-là, sûrement, se sont fait tatouer sur le cœur la main noire du mur de Furnes, la main noire impérieuse qui commande : Ostende !

Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:


Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre

Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort

Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes

Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille

jeudi 10 août 2017

Victor Segalen avant la rentrée littéraire

Dans Mes pas vont ailleurs (Stock, août 2017), Jean-Luc Coatalem vouvoie Victor Segalen à qui il s’adresse pour en faire le portrait. Segalen se repose de la Chine ancienne, en mai 1919, au Grand Hôtel d’Angleterre, « en plein centre du Finistère », près de la forêt du Huelgoat. Il se balade. Bientôt, ce sera sa dernière promenade. Le 21 mai, il sera mort.
La rêverie romanesque de Jean-Luc Coatalem place ses pas, et ceux du lecteur, dans les traces suivies toute sa vie par Segalen, qui écrit beaucoup et publie peu. Surtout, il voyage. Médecin de la marine, il a ramené de Polynésie les images du dernier décor de Gauguin et son roman le plus connu, Les Immémoriaux (Mercure de France, 1907).
À partir de 1908, sa grande affaire est la Chine, où une première expédition l’entraîne dans les terres centrales pendant dix mois et où il s’installe en mars 1910. Il publie Stèles à Pékin en 1912. Repart en mission archéologique en 1913 et 1914. Jean Lartigue (1886-1940) se joint à lui et à l’amical compagnon de la première expédition : Auguste Gilbert de Voisins (1877-1939), qui néglige de faire imprimer son prénom sur les pages de titre de ses livres. Segalen ne l’oublie pas, ce prénom, et l’appelle le plus souvent « Augusto ».
Jean-Luc Coatalem décrit ce « gentil escogriffe » au passage : « Trente-deux ans [en 1909], un an de plus que vous. Des yeux bleu clair, un nez busqué. » Plus loin : « De Voisins écrit des romans, des essais et un peu de poésie. Il connaît tout Paris, éditeurs et revues. Il a voyagé en Afrique et en Europe, a fréquenté Buffalo Bill, et composera un livret d’opéra pour Albert Roussel. » Et un mot, sans enthousiasme, sur l’imitation de western parue en 1909, Le Bar de la Fourche : « aujourd’hui, pourtant, sa lecture reste pénible. »
Mais qu’importe. Gilbert de Voisins sera de ceux qui empêcheront le nom de Segalen de disparaître. Il lui a dédié, en 1913, la première édition d’Écrit de Chine : « À mon ami Victor Segalen, compagnon de voyage parfait, en souvenir de nos étapes chinoises. » Dans une réédition de 1924, il ajoute un chapitre, « Le souvenir de Victor Segalen », repris d’un article d’abord publié par La Revue de Paris.
Ces pages ouvrent la petite stèle composée par fragments, de l’ami à l’ami. Gilbert de Voisins avait déjà, apprenant la mort de Victor Segalen, composé un hommage paru en juin 1919 dans le Mercure de France. La mémoire de l’amitié est longue et l’admiration ne s’éteint pas. Personne mieux que Gilbert de Voisins ne pouvait accueillir les publications posthumes de René Leys ou d’Équipée par des articles publiés, le premier en 1923 par La Nouvelle Revue française, le second en 1929 par Les Nouvelles littéraires.
Les quatre articles éparpillés dans autant de publications sont ici réunis pour la première fois. (Celui de 1923 est aussi devenu la préface de notre réédition de René Leys qui paraît simultanément.)
0,99 euros ou 3.000 ariary
ISBN 978-2-37363-066-4

Dans quel village, sur quelle piste de la Chine occidentale Victor Segalen me parla-t-il, pour la première fois de René Leys, je ne le sais plus au juste, mais je me souviens bien du ton qu’il prit pour m’exposer son sujet : ironique, blagueur et cependant enthousiaste. – À vrai dire, il se vengeait déjà, il se vengeait d’une déconvenue.
Un très long séjour à Péking lui avait permis des études où la Chine ancienne lui était apparue, la Chine impériale dans toute sa gloire. Nos randonnées à travers les merveilleuses provinces du nord et de l’ouest, où tant de monuments et de tombes rappellent cette grandeur déchue, le confirmèrent dans son intention d’écrire un livre intitulé le Fils du Ciel, qui eût été la monographie d’un empereur de Chine ; mais tandis qu’il se laissait emporter par son enthousiasme, éblouir par la splendeur du sujet, Victor Segalen ne perdait rien du sens critique qui rendait si attachante sa conversation de chaque jour.
À côté des images que l’histoire, la légende et l’art alliés rendaient si belles, une autre image se formait d’une Chine telle qu’on la devinait à Péking, capitale déshonorée, envahie par les étrangers et ne gardant rien qui pût imposer. – La légende magnifique devenait un ragot de concierge, la page d’histoire une colonne de journal, la haute statue de pierre une effigie de stuc pareille à celles qu’on trouve, là-bas, aux carrefours des routes et qui s’effondrent en plâtras… et néanmoins on ne pouvait refuser au passé toute créance : quelque chose subsistait encore, mais quoi, au juste ?… Segalen souriait de façon narquoise et de ce sourire naquit un autre livre : René Leys, qui d’abord s’intitula : d’après René Leys.
Il ne devait pas achever le Fils du Ciel ; je ne connais que le récit qu’il m’en fit, le plan magnifique et savant et quelques dizaines de pages déjà poussées à ce point de perfection qu’il voulait atteindre (il prévoyait d’ailleurs une œuvre de longue haleine), mais il eut le temps de finir René Leys.
Cette histoire d’un jeune mythomane (ou peut-être d’un jeune héros empêtré dans ses aventures) dont les récits étranges exaltent et déçoivent tour à tour, qui promet de livrer son secret et qui se reprend aussitôt, non sans laisser dans l’esprit de quoi l’inquiéter, cette histoire sardonique et douloureuse, coupée de sursauts plaisants, est un des plus singuliers documents que nous ayons sur la Chine d’hier, parée de ses soies brodées d’or et des prestiges de son passé. – Elle est aussi, elle est surtout la description, minutieuse en sa cruauté, du rêve auquel on demande trop, qui se ternit quand on l’éclaire, qui se brouille quand on tâche d’en tirer la vérité qu’il sous-entend, suppose mais n’expose pas ; livre amer et poignant, vivant et contrasté, où, du personnage principal, le lecteur se défie autant que s’en défiait l’auteur lui-même, et qui se termine, en quelque sorte, par un point d’interrogation.
Gilbert de Voisins
La Nouvelle Revue Française, 10e année, n° 114, 1er mars 1923, pages 571-572.
2,99 euros ou 9.000 ariary
ISBN 978-2-37363-065-7

Ces deux nouveaux titres de la Bibliothèque malgache sont disponibles dès aujourd'hui dans toutes les (bonnes) librairies proposant des livres numériques.

vendredi 4 août 2017

14-18, Albert Londres : «La petite armée française est dans la boue.»



Il pleut en Flandre depuis 60 heures… et la pluie persiste

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Front des Flandres, 3 août.
C’est la plus grande bataille de la guerre, ont déjà dit des chroniqueurs. Peut-être, mais pas quand il pleut. Or, il pleut.
Il pleut depuis soixante heures, sans pitié et sans justice. C’est à croire que les Allemands ont véritablement dans un coin du ciel un vieux dieu qui n’est pas le bon et qui profite des distractions de l’autre pour trahir.
Douze jours de canon avaient nivelé les deux premières lignes ennemies. Nous sommes sur la troisième. Il pleut.
La petite armée française, la petite armée française enclavée dans les lignes anglaises, est dans la boue. C’est d’elle qu’il faut vous parler, c’est avec elle que nous sommes.
Pendant douze jours, le canon fut le maître de cette Flandre ; aujourd’hui, c’est la pluie. Les Allemands ont subi le premier, nous subissons la seconde. La volonté de personne n’y peut rien. Nous sommes arrivés quelquefois à commander aux forces de la terre, jamais encore aux nuages. Ils comptent sans nous, nous comptons avec eux.
Le départ avait été fougueux. Nos divisions, les nôtres, celles qui forment l’enclave, avaient dépassé au premier soir la ligne fixée. Elles ne devaient pas prendre Bixshoste ; elles prirent Bixshoste. Elles ne devaient pas entrer dans le cabaret de Corteker ; ayant soif sans doute, elles y entrèrent. Nous voulons dire qu’elles touchèrent la place où se trouvait jadis le cabaret. C’était splendide. Le champ de cette bataille est glacial. C’est la Flandre, la Flandre nue. Regardez bien où vous puissiez accrocher votre regard, nul plateau : l’espace. Sur cet espace, de-ci, de-là, quelques bouts de quelque chose, bouts d’arbres, bouts de maisons, bouts de fil de fer, et par terre des mares, toujours des mares. Nous sommes en été, il fait froid, c’est le mois d’août et c’est un paysage de décembre qui nous enveloppe. Rien qu’à contempler cette plaine humide, on relève le col de son manteau. La grosse cote, la voilà, c’est la cote 14. À part cela, tout est plat. La Flandre est une mer boueuse qui, depuis trois ans, n’a encore conduit à aucun port. C’est sur cette mer que nous naviguons. On ne voit plus devant soi et on reste collé au sol. Ni le regard, ni les jambes ne peuvent manœuvrer. Dans ce pays sans observatoire, sans tranchée, où l’on ne montre pas sa figure sans risquer de la faire abîmer, seuls les avions servent de guides. Or, les avions restent chez eux. L’horizon a mis sa voilette, il pleut depuis soixante et une heures maintenant.

Le Petit Journal, 4 août 1917.

Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:


Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre

Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort

Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes

Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille