dimanche 14 janvier 2018

Le déluge de Philippe Forest

Il ne commence à pleuvoir vraiment, « sans discontinuer », qu’aux trois quarts du livre. Crue, roman de Philippe Forest paru en 2016 et réédité ces jours-ci au format de poche, raconte bien un déluge, annoncé plus tôt. Mais il ne se limite pas à décrire les effets dévastateurs, et tragiquement beaux, de l’eau envahissant la ville où s’est installé le narrateur. De cette ville, nous ne saurons pas grand-chose : il y a vécu longtemps, l’avait quittée, y est revenu, et elle est « l’une des plus grandes et vieilles villes d’Europe ». Laquelle ? Peu importe, à chacun de l’imaginer. « Ce que je vais en dire vaudrait aussi bien pour n’importe laquelle. » De la même manière, le narrateur ne se considère pas comme un personnage privilégié de cette histoire qui fut vécue par beaucoup d’autres.
Mais il a eu, lors de conversations avec son voisin de palier, avant la pluie, de longues conversations nocturnes arrosées de whisky, au cours desquelles revenait le mot « épidémie ». De leurs échanges, et surtout dans les propos du voisin qui se disait écrivain, se dégageait une tentative pour mettre du sens sur tout ce qui arrivait à la ville, et peut-être aussi au pays, au monde. Le signe le plus évident d’une catastrophe annoncée aurait été la disparition de nombreuses personnes, comme une épidémie, précisément. Il fallait accepter, disait le voisin, la vérité « crue », et son insistance sur le mot est une manière de justifier le titre du roman.
Celui-ci s’échafaude autour d’un effondrement général. Il y a eu, pour le narrateur, la mort d’un enfant, c’était il y a longtemps mais le vide est encore là. Puis la mort de la mère. Ensuite la disparition du chat. L’incendie d’un immeuble proche a sorti le personnage principal de son isolement par une double rencontre dont l’une a déjà été évoquée et l’autre, d’une femme pianiste, débouche sur une brève liaison avant la catastrophe.
Tout cela est empli de doutes sur la façon de raconter les choses qui sont arrivées, sur la provenance des informations dont certaines ont peut-être été imaginées, à moins que la voix du texte ne soit pas vraiment celle qu’on croit. Cette voix, en tout cas, tient la distance de phrases souvent longues et superbement balancées.
En même temps que cette réédition sort le nouveau roman de Philippe Forest, L’oubli : « Un homme se réveille, convaincu d’avoir égaré un mot dans son sommeil, incapable de se le rappeler. Une idée s’insinue dans son esprit et prend bientôt l’allure d’une obsession : son langage se défait, sa vie se vide à mesure que les souvenirs se détachent de lui. Un homme – peut-être le même, peut-être un autre – observe l’océan depuis sa fenêtre. Une brume perpétuelle recouvre l’horizon, au loin il s’imagine distinguer une forme qui lui fait signe et qui l’appelle. L’histoire se dédouble – à moins qu’il ne s’agisse de deux histoires différentes dont demeure mystérieux le lien qui les unit. Tandis que les mots et la mémoire s’abîment dans un même précipice, l’univers recouvre amoureusement l’apparence splendide indispensable pour chacun au recommencement de l’existence. »

samedi 13 janvier 2018

Françoise Dorin, oui, bon...

Donc, Françoise Dorin, qui vient de mourir à 89 ans, avait écrit des chansons, des pièces de théâtre, avait été comédienne. Ah! elle avait publié des romans, aussi. Avec succès. Je n'ai jamais vraiment compris d'où venaient lectrices et lecteurs de Françoise Dorin. D'un autre monde que le mien, probablement. Et, pourtant, si, si, j'avais essayé de comprendre. Au moins jusqu'à il y a vingt ans, quand j'y ai finalement renoncé...

La Mouflette (1994)
Les grands-mères ne sont plus ce qu’elles étaient. Françoise Dorin a découvert cela quand elle a accueilli son petit-fils de six mois pendant un mois. Et elle a eu envie d’écrire un livre qui est devenu La Mouflette. Une grand-mère amoureuse, et qui ignore d’ailleurs qu’elle a une petite-fille, reçoit celle-ci presque par hasard, et le hasard ne lui laisse pas vraiment le choix : il faut bien qu’elle s’en occupe. Mais que devient sa vie amoureuse avec un homme épris de liberté ? Voilà la question, et la réponse tient en trois cents pages, parfois longuettes, mais qui se veulent toujours drôles.
Ce qui irrite le plus ici, c’est la manie qu’a la mamie de parler toute seule. Ou, plutôt, de tenir à Ophélie, le bébé braillard, de longs discours sur sa vie. Françoise Dorin nous assure qu’elle faisait la même chose : « Je lui racontais n’importe quelle bêtise et, de temps en temps, il avait de ces expressions… Comme s’il avait tout compris, ce qui était bien entendu impossible. » L’observation de faits réels ne se transpose cependant pas aisément dans un roman, car la grand-mère de La Mouflette a une fâcheuse tendance à prendre ces conversations au sérieux, trop pour qu’on les trouve naturelles. Mais enfin, il paraît que ça plaît, que le bouche-à-oreille autour de ce livre est bon, et même qu’il se vend. Allez donc comprendre…
D’un fait de société, la dramaturge et romancière fait un récit ficelé de manière certes très professionnelle, avec les rebondissements de la vie quotidienne, les aventures minuscules qui prennent, pour un bébé et celle qui en a la charge, des proportions énormes. La charge d’Ophélie paraît être un véritable travail à temps plein, comme le fut pour Françoise Dorin le séjour de son petit-fils. « J’ai perdu cinq kilos, mais j’ai gagné un livre », dit-elle avec une certaine fierté. D’accord, mais qu’y avons-nous gagné, nous ?
Même le beau Barth, le tombeur de ces dames, décidé à se ranger auprès de la jeune grand-mère, paraît irréel. Et pourtant ! Françoise Dorin connaît tout de sa vie, elle peut raconter des détails sur la manière dont il a été conçu par sa mère, une industrielle belge qui passa ensuite une petite annonce pour trouver un père convenable à son fils, lors d’une folle nuit d’amour en Martinique…
Voici un auteur qu’on a du plaisir à entendre raconter les histoires annexes de son roman, celles précisément qui ne s’y trouvent pas. Le pauvre lecteur, malheureusement, n’a droit qu’au reste : une démonstration qui se veut légère mais qui reste sur l’estomac.

Les vendanges tardives (1997)
Françoise Dorin plonge dans son temps. Une fois de plus. Une fois de plus, elle s’y noie, à force de vouloir insuffler à son roman une dose de sociologie à bon marché. Il paraît que ses lecteurs aiment ça. Il ne nous viendrait pas à l’idée de les en blâmer. Après tout, il vaut quand même mieux lire ses livres que de s’abrutir devant des sitcoms.
Voici donc la Châtain, la Brune et la Rouquine, 3 copines de 40 ans – du temps où elles avaient 20 ans, ce qui veut dire qu’elles ont maintenant, au moment où se déroule le roman, l’âge de la retraite…
« C’est une époque formidable à observer », dit Françoise Dorin. « Je suis entourée de mes contemporaines concernées par la retraite, alors que, toute ma vie, je n’ai eu que des femmes actives autour de moi. Et je constate ceci : à la retraite, dans un premier temps, on est content. Puis on commence à s’ennuyer. La leçon que j’en tire est celle-ci : il vaut mieux avoir des ennuis que de tomber dans l’ennui… »
Donc, les trois amies – peut-être faut-il dire ex-amies, parce que la vie les a, d’une certaine manière, séparées – ont choisi des chemins divergents. Elles jettent chacune, sur le parcours de l’autre, des regards mi-critiques mi-complaisants à travers lesquels elles aimeraient retrouver la complicité d’autrefois, ce qui donne lieu à une compétition d’un nouveau genre… Françoise Dorin se veut totalement de son époque, la nôtre : « La société d’aujourd’hui est passionnante, et il faut en faire partie pour la comprendre. » Mais la compréhension n’implique pas l’absence d’avis personnel : « Je suis une grande moraliste. »
Toujours de bonne humeur, cherchant à mettre en évidence les côtés positifs, Françoise Dorin veut voir la vie en rose. Il faut qu’on s’amuse ! Son côté Gentille Animatrice a tout pour irriter, forcément. D’autant que, mine de rien, elle lance quand même quelques flèches empoisonnées vers une part de l’humanité qui lui paraît moins reluisante. On rit jaune, à ces moments, en se demandant quelles intentions se masquent derrière…
Curieux, n’est-ce pas, comme la bonne humeur forcée (c’est une interprétation, bien sûr) de Françoise Dorin peut provoquer la mauvaise humeur ! Les vendanges tardives, on les fera sans nous, malgré un titre qui renvoie à des crus très intéressants.

mercredi 10 janvier 2018

Compétitions internes

Ce sera la grande nouvelle de 2019, je vous la donne dès maintenant car il n'y a aucune raison de vous laisser dans l'ignorance: à partir de l'année prochaine, tous les prix littéraires que vous connaissiez sont supprimés. Oui, vous avez bien lu: SUPPRIMES!
Les éditeurs les plus importants de la place de Paris se sont réunis, avec un autre d'Arles, dans le plus grand secret, pour saborder d'un commun accord ces compétitions qui, il faut bien le dire, empoisonnaient la vie de tout le monde.
La leur au premier chef, car il fallait faire croire à tous leurs auteurs qu'ils partaient avec les mêmes chances dans les diverses compétitions organisées par des jurys qui revendiquaient leur indépendance, dont les membres oubliaient parfois qui les nourrissait. Nourrir la fiction, ça, ils étaient capable de faire. Mais, à force, cela devenait fatigant. Et voilà, les éditeurs sont fatigués, fatigués de publier des livres médiocres de jurés même pas méritants, fatigués de gérer l'ingérable, fatigués de faire semblant de se réjouir quand un de leur candidat se trouve affublé d'une belle bande publicitaire alors qu'ils avaient misé sur un autre, etc., vous voyez ce que je veux dire.
On a donc considéré que cela ne pouvait plus continuer à durer.
Bref, y en a marre!
A partir de presque tout de suite, et en tout cas de 2019, chaque éditeur organise comme il l'entend son propre prix littéraire. Gallimard a mis en route, un peu forcé de montrer l'exemple car, après tout, l'idée vient de là.
Pas certain, ceci dit, que cela va simplifier la vie à l'intérieur de la maison. Les voix les plus fortes du comité de lecture tentent de peser sur les espaces publicitaires qui, d'un coup, d'un seul, semblent échapper aux commerciaux (mais ça ne durera pas, l'autorégulation est en marche), afin de convaincre les lecteurs, bientôt constitués en clubs régionaux et locaux, que tel de leurs auteurs vaut quand même mieux que tel autre. Rien n'est gagné d'avance quand, dans la sélection du Prix des lecteurs Gallimard 2018, se trouvent déjà trois lauréats du Nobel: Modiano, Le Clézio, mais aussi Pamuk. Douze autres romans s'empilent à côté, en tremblant...
Mais, je vous le disais, 2018 n'est qu'un galop d'essai. C'est surtout en 2019 que le phénomène prendra de l'ampleur. Quoique, côté Gallimard, c'est déjà plié: les pamphlets de Louis-Ferdinand Céline, rebaptisés Ecrits polémiques, sont programmés pour la victoire. Ce ne sont pas des romans? Et alors? Ce ne serait pas la première fois...

lundi 8 janvier 2018

L’eau et le feu, de l’Afrique aux Etats-Unis

Le feu ouvre l’ample roman de Yaa Gyasi, No Home (traduit de l’anglais, Etats-Unis par Anne Damour). Il court à travers la forêt comme il courra à travers les époques en marquant, symboliquement et physiquement, une partie des personnages. Effia est née, en pays ashanti, le jour où commençait l’incendie. Son père « comprit alors que le souvenir du feu qui s’était embrasé, puis enfui, le hanterait, lui et ses enfants et les enfants de ses enfants, aussi longtemps que durerait sa lignée. »
Esi, née dans un autre village, fille du Grand Homme, est enfermée dans le cachot du fort de Cape Coast, là où toutes les femmes pleurent. « Ces larmes étaient une sorte de routine. Elles étaient versées par toutes les femmes. Elles tombaient jusqu’à ce que le sol se transforme en boue. La nuit, Esi rêvait que, si elles pleuraient toutes à l’unisson, la boue se transformerait en une rivière qui les emporterait vers la mer. »
Il y a la lignée du feu et celle de l’eau. Elles ne se réconcilieront qu’à la fin du roman, après sept générations, lors d’un voyage en Afrique de descendants des esclaves qui avaient fait le chemin inverse. La première date introduite dans le texte est 1764, on ira jusqu’à notre époque en passant par bien des métissages. Ceux-ci surviennent dès le début, puisque les Britanniques ne dédaignent pas les femmes africaines, sans leur donner vraiment un statut équivalent à leurs femmes européennes, on en retrouvera plus tard, quand la mère de Sonny lui dira : « Ton père était un Blanc. »
Chaque génération a ses questions auxquelles les réponses ne sont pas toujours apportées. Chacune a son histoire, nourrie de souvenirs, car la chaîne se distend souvent mais ne se rompt jamais et il y aura des retrouvailles, des exhumations du passé, quelques rectifications de légendes trop précises pour être vraies. L’esclavage est un des thèmes forts du roman, il coïncide avec le mouvement des hommes et des femmes à travers l’Atlantique, de la côte africaine à celle des Etats-Unis. Avec, dans ce pays en construction, la Guerre de Sécession, la lutte pour les droits civiques, les répressions, les avancées malgré tout.
No Home est un roman d’une belle épaisseur. Mais le poids du papier n’est rien au regard de celui que porte la mémoire. Yaw enseigne l'histoire en Afrique, il est né « à peu près à l’époque où les Ashantis avaient été absorbés par les Anglais dans les colonies britanniques » et travaille à un livre dont le titre sera : Laissons l’Afrique aux Africains. Il est pénétré de l’importance qu’il y a à raconter les choses du passé pour mieux construire le présent. Il est probablement aussi, avec les jeunes gens de la dernière génération, Marjorie et Marcus (à travers qui l’eau et le feu se réconcilient), celui qui a dû être le plus proche de la romancière quand elle le décrivait. Parce qu’ils ont l’écriture en commun, ainsi qu’une identique vision du monde et de ses convulsions.
Mais tous, femmes et hommes, sont scrutés avec la même attention par Yaa Gyasi qui leur offre des destins parfois tragiques, toujours d’une exceptionnelle densité. Ils existent à travers leurs propres contradictions, ainsi le père de Marcus, dont celui-ci apprend qu’il était « un esprit brillant, mais qu’un poids obscur l’étouffait. » La part d’ombre, venue de très loin, ne cède jamais complètement à la lumière, elle garde sa présence menaçante et reste capable de détruire les plus faibles. Qui, eux aussi, sont cependant des êtres attachants.
Le premier roman de Yaa Gyasi est, disait l’éditeur de la traduction française, « sur le point de devenir un phénomène mondial. » Le lire permet de comprendre pourquoi.

samedi 6 janvier 2018

Les neiges brûlantes de Patrick Grainville

Patrick Grainville n’est pas un tiède. Aussi peut-il sembler étrange que L’orgie, la neige, roman de 1990 réédité au moment où sort Falaise des fous, se situe presque tout entier dans des paysages glacés, ceux des hivers normands de son adolescence. Mais le froid vif n’a rien de tiède. Il rend les corps plus fermes – même le sexe de l’adolescent bénéficie de ce raidissement – et il suffit de mettre la main dans la neige pour atteindre à l’orgie des sens…
D’initiation en initiation, Patrick Grainville poursuit son œuvre romanesque dans une fièvre qui ne se dément jamais. Ses trois premiers romans constituaient une sorte d’autobiographie anticipée et, donc, rêvée. Puis l’écrivain a épuisé un certain nombre de paysages, parmi lesquels l’Afrique des Flamboyants, jusqu’à en revenir maintenant à son passé dont, il est vrai, des traces avaient déjà marqué d’autres livres. Mais celui-ci, plus que les précédents, se veut le roman des premiers emportements, des bouleversements initiaux.
Probablement Patrick Grainville s’intéresse-t-il davantage à l’adolescence qu’à l’enfance. Un âge trop tendre n’autorise pas en effet la sensation de dominer le monde. Tandis qu’à quatorze ou quinze ans, dans la campagne gelée, l’adolescent armé d’un fusil a droit de vie et de mort sur la faune. « On m’a souvent reproché les chasses de mon adolescence, mais on ignore à quel point j’étais vivant, pris dans le jeu sacré de la vie et de la mort. » Plus tard, le goût de ce jeu se perdra, comme s’il n’avait été qu’une étape dans l’existence. Etape importante et même nécessaire, certes, mais dont, une fois dépassée, on ne retrouve plus le besoin.
La présence de Yolande est elle aussi essentielle. L’adolescente fragile, qui mourra des suites d’une crise d’asthme, fait découvrir les plaisirs des corps à son compagnon de jeu. C’est d’autant plus excitant que tout se passe en cachette – l’interdit règne évidemment – et qu’il s’agit aussi d’imiter, d’une certaine manière, le couple idéal, Serge et Solange – Solange est la sœur aînée de Yolande –, dont l’animalité dans l’amour est un exemple parfait de consommation de la chair…
Puis il y a le père, figure de la puissance qui, plus tard, deviendra celle de la faiblesse, le maître avec lequel il devient possible de chasser la laie devenue féroce après avoir été blessée, et auprès duquel s’éclairent les désirs des hommes, puisqu’il les a connus avant son fils. Cette complicité qui exclut implicitement les femmes est une des facettes les plus brillantes de ce roman. Mais pas la seule : la neige est constituée de cristaux qui renvoient dans tous les sens la lumière de la vie.

vendredi 5 janvier 2018

Deux têtes bien faites de l'édition française

Tragique début d'année dans le monde de l'édition. A peine avait-on appris la mort de Bernard de Fallois qu'arrivait la nouvelle de celle, le même jour, de Paul Otchakovsky-Laurens (à propos duquel, dans l'article publié ce matin dans Le Soir, la lettre "v" est malencontreusement restée coincée dans mon clavier - claier? - de sorte que son nom est écorché plusieurs fois, j'en suis dévolé).
Et puis, Aharon Appelfeld, dont l'oeuvre avait été bien traduite en France, est mort aussi. J'interdis la mort à partir d'aujourd'hui.
Franchement, on a déjà vu de meilleurs débuts pour une année éditoriale. Les deux disparus avaient donné leur nom à leur maison d'édition respective - mais seulement les initiales P.O.L. pour le second, ce qui m'a conduit plusieurs fois, allons-y pour les collections de fautes de frappe, à écrire "Cher Jean-Pol" à... Jean-Paul Hirsch. Du moins cette erreur-là avait-elle une explication évidente.
Tout a été dit ailleurs, et à la perfection sur les personnalités et les carrières de Bernard de Fallois et de Paul Otchakovsky-Laurens. Surtout dans Le Figaro en ce qui concerne le premier, et dans Libération en ce qui concerne le second. Ce seul détail est une information sur les familles, assez éloignées, auxquelles ils appartenaient.
L'un et l'autre vont laisser un manque, et au-delà de leurs familles.

mardi 2 janvier 2018

14-18, Albert Londres : «Où il y avait de l’allure, c’était chez les officiers.»



Ils étaient partis quinze cents
Chaque Français ramena son prisonnier !

(De notre correspondant de guerre.)
Du front italien, 1er janvier.
Chaque homme a au moins ramené son prisonnier. Voilà par quoi ont débuté les nôtres en Italie. L’attaque était locale. Ne vous excitez pas déjà. Ce n’est pas la route de Trente que nous voulons ouvrir. Nous ne voulions même rien ouvrir du tout. L’Autrichien regardait chez nous ; nous avons désiré lui fermer ses fenêtres et en prendre chez lui : c’est fait. C’est pourquoi chaque homme a ramené son prisonnier, car c’est bien à peine s’ils étaient 1 500 Français à faire le coup. Il porta la marque nationale : élégant et sûr dans la difficulté.

Le Monte-Tomba

De ce que je vous ai dit hier [article non retrouvé], qu’il faisait un soleil de printemps sur le Tomba, ne déduisez pas que ce soit un jardin verdoyant où les nôtres se promènent en humant la douceur de vivre. Le Tomba est, au contraire, un triste massif, pas encore dégrossi, où, depuis un mois qu’ils y sont, les Français triment. Ils l’ont pris vierge. Secteur de fin de bataille, il ne présentait pas une seule commodité de la guerre moderne. Il fallut tout créer. On creusa les abris, traça les tranchées, déroula les pistes ; on construisit les bases de départ et de ravitaillement. Il n’y avait pas d’eau, on y fit un travail de chien. Le trafic y devint intense. Certaine nuit où j’en redescendais, bien qu’ayant changé trois fois de route, je crus ne pas pouvoir sortir des camions de convois et de mulets, des corvées d’hommes. On aurait juré que tout un peuple grimpait sur le sommet pour y élever une tour de Babel. De la nuit au jour on avait charrié 70 tonnes de matériaux. C’était l’aménagement. Le coup de main d’hier a clôturé l’installation.
Quinze cents hommes donc l’ont conduit. Ils ont achevé si vivement la tâche que les réserves n’eurent pas besoin de donner.

Gars du Centre et des Alpes

De la tranchée qu’ils devaient quitter à celle qu’il fallait atteindre – ici j’interromps subitement le récit guerrier pour conter deux intentions jolies. La tranchée française s’appelait Garibaldi. La tranchée autrichienne, Général-Serret ; Garibaldi, en souvenir des Italiens qui sont venus se faire casser la figure chez nous ; Général-Serret, en mémoire d’un chef que sa mort n’a pas rendu absent à ses troupes – je reprends… du point à quitter au point à conquérir à l’extrême gauche, un ravin se creusait. Pour monter, il fallait d’abord descendre. Descendre, remonter, voilà qui est vite dit. Mais, sous l’artillerie, la mitrailleuse et la grenade, voilà qui n’est pas fait, et ce fut fait, et crânement, et cela ne demanda pas dix minutes, et ce sont des soldats de l’Allier, de l’Auvergne et de la Haute-Loire qui s’en chargèrent.
S’il y a, quelque prochain jour, une expédition sur un point quelconque de la terre, je les rencontrerai encore, ces gars du Centre. Après les Dardanelles, Verdun ; après Verdun, l’Italie. Il est vrai qu’on voit de loin, du sommet du puy de Dôme…
On voit de loin aussi les Alpes. Ceux qui les appuyaient à droite étaient de Savoie. Vieux défenseurs des montagnes, les Vosges et nos pics célèbres par le sang les connaissent ; la Vénétie les connaît à son tour.

Et les Autrichiens ?

Et les Autrichiens ? Comment se sont conduits les Autrichiens ? Que pensent nos poilus de leurs nouveaux ennemis ? Ils en pensent du bien.
Les Autrichiens se sont battus chiquement ; vive fut la résistance ; malheureusement pour leur courage, le soldat français est devenu un dompteur irrésistible. Il eut affaire à la 50e division. Le premier contact des ennemis qui ne se connaissaient pas n’a pas amené la haine. Tout fut correct ; loyaux dans le combat, ils furent dignes dans la défaite.
Sur la pente du Tomba se formaient et descendaient les 1 500 prisonniers, je les ai croisés. Les hommes étaient légèrement estomaqués de voir que ça avait traîné si peu, mais simples. Ils s’étaient battus, ils avaient été moins forts : c’était le sort.

Leurs officiers prisonniers

Où il y avait de l’allure, c’était chez les officiers, et allure franche. Ils étaient courtois, cette courtoisie était naturelle et de bon ton. Ils n’étaient pas courtois parce que prisonniers, ils l’étaient par éducation et par sentiment.
S’être mesurés avec des Français ne leur avait pas déplu, ça se sentait. Ils étaient remplis d’égards.
Un de nos capitaines, désirant obtenir un changement dans un groupe de trois cents ennemis, n’arrivant pas parfaitement à ses fins, un officier autrichien s’avança, avec grâce il salua et s’offrit pour interprète. Il interpréta avec tact et avec complaisance. Sa mission terminée, il regagna aisément sa place de prisonnier, ayant pris congé en homme du monde ; c’était chic, ça changeait du Boche – de l’authentique.
Le Monte Tomba n’est pas devenu un salon. Une division allemande ne va pas sans doute tarder à essayer d’y porter ses bottes. En attendant, les nuits il gèle : le Victorieux a froid.

Le Petit Journal, 2 janvier 1918.

Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre
Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort
Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes
Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille

lundi 1 janvier 2018

Les vœux de la Bibliothèque malgache et de Tristan Bernard

Aujourd'hui, Tristan Bernard (1866-1947) entre dans le domaine public et, avec quatre titres, dans la catalogue numérique de la Bibliothèque malgache (collection « Bibliothèque littéraire »).
Plus connu peut-être pour ses traits d’esprit que pour ses œuvres, il a lui-même contribué à faire oublier que celles-ci sont pleines de ceux-là.
Voici l’occasion de le vérifier, et de s’en réjouir.


Une collection de vingt-sept histoires fantaisistes et plaisantes. Des explorateurs européens en quête de cannibales africains n’en trouvent pas mais sont amenés à déguster leurs porteurs. L’Académie donne des prix à des ouvrages publiés d’abord sous d’autres titres, sans se soucier de cohérence. Le roi Dagobert entend le peuple murmurer et retourne, outre sa culotte, sa veste, son bonnet royal et ses pantoufles. Pierre Arabin meurt et renaît, pour la grande joie de ses amis tandis que les dames trouvent ses souvenirs un peu tristes. Etc.
Supplément
En guise de préface, les extraits du Journal de Jules Renard où celui-ci fournit quelques fragments pour faire, sans le vouloir, le portrait d’un homme qu’il fréquentait beaucoup : « une petite tête d’enfant chaude comme une pomme de terre en robe de chambre. »

Le premier roman en solitaire d’un écrivain qui ne s’y était risqué, auparavant, qu’en compagnie, préférant écrire des pièces de théâtre pour mettre en valeur ses qualités de dialoguiste. Daniel Henry y cherche son personnage, comme un comédien qui ne saurait quel habit endosser. Ses vêtements causent d’ailleurs quelques soucis à un jeune homme toujours en train de se demander comment le voient les autres. Et les réponses qu’il apporte lui-même ne le satisfont guère, jusqu’au moment où Berthe Voraud semble s’intéresser à lui. Mais le chemin vers leur union est tortueux.
Supplément
Une étude de caractère, sans faire l’économie de l’aspect physique (« Il est gras ; il n’est pas rose. »). Parue dans La Presse en 1900, elle est signée Francis de Croisset : « Il a l’observation minutieuse et analytique. Il scrute le cœur humain à coups d’épingles. Il le fouille de ses ongles courts, avec le plaisir aigu et chatouilleur qu’on ressent à gratter un bouton. »

L’automobile n’a pas changé seulement le voyage, elle a aussi modifié le voyageur et les lieux mêmes dans lesquels il se déplace. Les anecdotes vécues ou imaginées rassemblent, sous forme humoristique, les avantages et les inconvénients de la nouveauté. Avec une belle collection d’attitudes diverses devant la machine devenue le point de repère absolu en fonction duquel s’organise désormais la vie sociale. Plus de cinquante variations sur le même thème, avec l’apparition, de temps à autre, d’une bicyclette ou d’un cheval.
Suppléments
Gloire à l’auto, un texte de Tristan Bernard écrit pour Le Matin au moment où son livre était publié. Et une courte revue de presse.

Dans Les veillées du chauffeur, on croisait Sherlock Holmes. En suivant l’idée, Tristan Bernard place une enquête entre les mains d’une femme qui seconde avec zèle son mari, un vrai policier celui-là. Pour une intrigue assez tirée par les cheveux grâce à une jeune femme recueillie une nuit, en bas de chez lui, par Firmin Remongel, instantanément tombé amoureux de cette brève apparition. Les apaches font du bruit dans les rues de Belleville, le quartier n’est pas très sûr mais il s’y passe des choses encore plus étranges que ne le laissent penser les premiers indices. Pour compléter l’information, il faudra d’ailleurs aller jusqu’au Havre et à Bruxelles.
Supplément
Dans la revue de presse, André du Fresnois, peu amateur de romans policiers, s’étonne sur un air guilleret. Et Paul Souday se fait moralisateur.

Ces quatre ouvrages sont mis en vente au prix de 1,99 € pour Contes de Pantruche et d’ailleurs, et 2,99 € pour chacun des autres volumes. (Ou, à Madagascar, 6.000 et 9.000 ariary.)

dimanche 31 décembre 2017

Tahar Ben Jelloun et le plaisir de l’écriture

Après ce qui semblait être un petit coup de mou dans son écriture, Tahar Ben Jelloun a renoué avec la souplesse d’un style coulé dans l’art du conteur et qui, sans se confondre avec l’oralité, l’imite en y ajoutant les qualités de l’écrit. Le mariage de plaisir est une histoire, au sens le plus fort du mot, rapportée par Goha, un sage cultivé dont toute la ville de Fès attend la venue pour l’écouter et, parfois, tirer profit de ses réflexions très personnelles.
Le personnage dont il parle s’appelle Amir, commerçant à Fès qui se rend chaque année au Sénégal. Parmi ses enfants, son plus jeune fils, Karim, est différent : son corps est pur mais son espérance de vie réduite en raison d’une aberration chromosomique qui fait de lui ce qu’on appelle, à l’époque du roman, dans les années 1950, un mongolien. Vif, intelligent, lumineux mais s’exprimant avec difficulté, Karim, treize ans, n’est pas loin d’être le préféré de son père qui a promis, cette année-là, de l’emmener au Sénégal.
C’est là où Amir pratique, dans les règles de sa religion musulmane et malgré quelques scrupules, Le mariage de plaisir, validé pour une période donnée « dans les limites de la décence et du respect de la femme », afin de se mettre à l’abri du péché. L’élue, toujours la même, est Nabou, le lien qu’elle entretient avec Amir se renforce à chaque voyage et elle se convertit à la religion musulmane afin de devenir la deuxième femme du commerçant, chez lui, à Fès. C’est une toute autre situation, pour l’épouse d’Amir, que d’imaginer une relation lointaine et provisoire. Karim, qui aime Nabou et ne voit aucun mal à la décision de son père, convainc pas sa mère des bienfaits qu’apportera cette nouvelle femme dans la maison. D’autant que ces bienfaits prennent la forme de deux fils, l’un blanc, l’autre noir, ce qui a plutôt tendance à mettre la pagaille dans la famille.
Le conte se prolonge au-delà de la mort d’Amir, sur les chemins divergents empruntés par les enfants qu’il a eus avec Nabou. La voix du narrateur s’efface presque devant la passion qui mène son récit et les nœuds complexes qui en ralentissent parfois le cours. Au passage, on a retrouvé Moha, peut-être celui d’un autre roman de Tahar Ben Jelloun (Moha le fou, Moha le sage) et qui l’aura encore, cette fois-ci, inspiré avec bonheur.

vendredi 29 décembre 2017

Le Liberia de Graham Greene avant celui de George Weah

Voyage sans cartes est loin d’être le livre le plus connu de Graham Greene. Le scénariste du Troisième homme, le romancier de La puissance et la gloire et de beaucoup d’autres titres ont éclipsé le travail du jeune journaliste curieux de tout qui, à 31 ans, s’embarquait à Liverpool avec sa cousine pour voyager au Liberia, sans savoir ce qu’il allait y trouver.
Pourquoi le Liberia ? Sans doute parce que c’est, en 1936, avec l’Abyssinie, le seul pays de l’Afrique noire où les Blancs ne sont pas maîtres. Le choix est clair, même s’il se fait plutôt par défaut : l’Afrique coloniale ne l’intéresse pas pour une équipée dont il cherche les motivations dans une psychanalyse à bon marché teintée d’humour. (Ce n’est pas l’indice d’un esprit pleinement lucide que de préférer l’Afrique occidentale à la Suisse.) Dans son inconscient où l’Afrique, cette image importante qui représente plus de choses que je n’en puis exprimer, il est moins attiré, et pour ainsi dire pas du tout, par la région où le colon blanc est le mieux parvenu à reproduire les conditions de vie de son propre pays, ses règles de moralité et son art populaire. On attend de l’inexplicable une qualité de ténèbres.
Donc, le Liberia, pays créé à l’initiative de philanthropes américains et utilisé aussi, moins noblement, pour se débarrasser d’esclaves et d’enfants d’esclaves devenus encombrants, indépendant depuis 1847.
Bien sûr, Graham Greene n’échappera pas aux colons, puisqu’il passe par Freetown, en Sierra Leone – colonie britannique depuis 1808 –, port où il débarque pour entreprendre son périple terrestre, et que son voyage sans cartes – pas tout à fait sans cartes, d’ailleurs, mais si imprécises, si vagues qu’il eut raison de ne pas s’y fier – traversera un bout de la Guinée française. Il n’échappera pas non plus à des attitudes coloniales implantées sous couvert d’affaires dans la République indépendante du Liberia. Et le voyageur d’aujourd’hui pensera que ce monde-là n’a guère changé sur la plus grande partie d’un continent pourtant constitué d’Etats souverains. Comment en irait-il autrement ? La ligne – la Ligne, écrit-il – qui transporte les marchandises entre Liverpool et la côte occidentale de l’Afrique – les habitués l’appellent simplement la Côte, comme s’il n’y en avait, ne pouvait y en avoir d’autre – est exploitée par la compagnie Elder Dempster. Quarante ans plus tôt, Edmund Dene Morel, qui y était employé, avait découvert, par un examen rigoureux du contenu des navires digne du meilleur journalisme d’investigation qui allait déboucher sur un efficace journalisme de propagande, comment la compagnie était utilisée pour saigner le Congo – et son peuple – de Léopold II.
A dire vrai, le désir que manifeste Graham Greene de visiter l’Afrique des Africains plutôt que celle des colons se mêle aussi d’une fascination certaine, et avouée, pour ce qu’on peut trouver de pire sur le globe à cette époque. Le « Livre jaune » du Gouvernement britannique dresse un tableau apocalyptique de la situation dans le pays. J’y soupçonnais quelque chose de loqueteux, d’indigent, qu’on ne trouve nulle part dans cette totalité : les loques ont une grande puissance d’attraction. Il est prêt à supporter le pire inconfort pour y aller voir.
Il part donc comme on partait souvent alors : le train jusqu’à Liverpool, une nuit à l’hôtel, puis le cargo, via Madère, Ténériffe – où il verra, effondré, le film tiré de son roman Orient-Express –, Las Palmas, Dakar, Freetown enfin. De longues manœuvres d’approche qui laissent le temps de se préparer au dépaysement et de fréquenter des passagers toujours disposés à vous raconter les terribles histoires courant sur les régions où ils retournent sans cesse – mais il va de soi qu’ils savent, eux, comment se protéger des dangers puisqu’ils les connaissent. Tout ce que le transport aérien a gommé de nos voyages…
Son arrivée à Freetown le conforte dans les idées qu’il s’est forgées de loin : tout ce qui est laid est européen : les magasins, les églises, les édifices gouvernementaux, les deux hôtels ; quand une chose y est belle, elle est indigène : petits éventaires dressés par les marchands de fruits au coin des rues et qui, à la tombée de la nuit, s’éclairent à la bougie ; femmes indigènes aux hanches roulantes…
Il faut donc quitter la côte, s’enfoncer dans le pays pour mener à bien son vague projet dont il s’est bien gardé de fournir les détails aux autorités chargées de délivrer les visas, de peur de s’en voir détourné. Mais il n’a aucune expérience de l’Afrique et, des deux cartes qu’il a pu se procurer, l’une, britannique, confesse ouvertement son ignorance, l’autre, américaine, donne une impression de grande hardiesse et témoigne d’une riche imagination : une zone sur laquelle la première ne donne aucun renseignement s’orne de la mention, en gros caractères, CANNIBALES. S’il monte des plans relativement précis sur base d’informations collectées au hasard des rencontres, ce sera toujours pour ne pas les suivre. Il apprendra d’ailleurs, petit à petit, à négliger les horaires qu’il s’était fixés en bon Européen, puis à accorder moins d’importance au nombre de jours que prend un trajet d’un point à un autre : au départ de Kailahun, je croyais encore pouvoir arranger mon voyage selon un horaire […]. C’était l’angoisse du voyageur inexpérimenté : elle me causait une inutile tension et m’attirait la méfiance de mes porteurs. Je m’habituai plus tard à m’en moquer totalement, à marcher, et puis à m’arrêter quand j’avais assez marché, dans un village dont j’ignorais jusqu’au nom. J’appris à me laisser porter au fil de l’Afrique. Cette évolution psychologique, qu’il observe chez lui-même avec beaucoup d’acuité, n’est pas le moins intéressant dans son récit.
Donc, sur base de plans précis impossibles à suivre et destinés à lui permettre d’accomplir son vague projet (Mon intention était de traverser à pied la République, mais je n’avais aucune idée de la route à suivre ou des conditions de vie dans les provinces que nous allions visiter), il s’empresse de quitter Freetown. Empressement, il va sans dire, aussitôt bridé par la fréquence du moyen de transport qu’il empruntera pour commencer : le train jusqu’au terminus de Pendembu ne part que quatre jours après son arrivée. Et rallie sa première étape, non loin de la frontière du Liberia, à 250 milles, avec une incroyable lenteur – en deux jours.
Le véritable voyage, le trek, démarre là, après que Graham Greene a déjà pu observer à quel point le prix des choses diminue au fur et à mesure qu’il s’éloigne de la côte. A Kailahun, atteinte en camion, son impression initiale devant le terrible état de délabrement des lieux et de la population engendre un ardent plaidoyer anti-colonialiste : Ici, civilisation est demeuré synonyme d’exploitation ; j’eus l’impression que nous n’y avions guère amélioré la condition des indigènes. Ce chrétien de gauche, pour dire les choses simplement (elles sont en réalité plus complexes, comme toujours), mesure du même coup les limites étroites à l’intérieur desquelles est mené le combat social en Europe : Je pensais aux grands slogans creux des partis politiques, tandis que les corps maigres dont on pouvait compter les côtes, avec leur peau grêlée de variole et leurs coudes enflés qui pendaient, passaient près de moi au marché ; pourquoi feignons-nous de parler en termes de « Monde » quand nous n’avons à l’esprit que l’Europe ou les races blanches ?
L’homme, autant que le journaliste, cherchait le pire. Il est servi. Il prend cette vision comme un grand coup de poing dans la figure, et que peut-il faire d’autre que se mettre en colère ? Fidèle à la logique qui est la sienne à ce moment, il attribue à la colonisation tous les effets néfastes qui ont abouti à cette condition. Nous l’avons laissé entendre déjà : à Monrovia, au terme de son premier voyage africain, il découvrira les effets du colonialisme économique. Mais, toujours prêt à reconnaître qu’il s’est trompé, ou au moins que son interprétation péchait par manque de nuances, il ajoute dans son texte, au moment où il quitte Kailahun : Plus tard, me rappelant Kailahun, lorsque je me trouvais dans les villages de la République, où la civilisation s’arrête à moins de quatre-vingts kilomètres de la côte, je ne pus guère voir de différence.
Graham Greene aura eu, en outre, la « chance » de rencontrer le Président de la République. Celui-ci est aussi en déplacement dans le pays, et d’une manière plus voyante que l’écrivain britannique : les routes sont réparées pour son arrivée et des arcs de triomphe, érigés en son honneur. Ce qui impressionne sans doute le plus l’auteur, c’est la beauté d’une jeune femme, plus Chinoise qu’Africaine, qui appartient à l’entourage du Président et dont le père a été fait juge de la Cour suprême. Il laisse ainsi entendre, avec beaucoup de tact, qu’elle appartient probablement au Président Barclay lui-même. Qui, par ailleurs, vaut aussi le détour, en particulier par la façon pour le moins directe dont il définit l’étendue de ses pouvoirs. – Une fois élu, disait-il, et en possession des leviers de commande […], eh bien, à ce moment-là, c’est moi qui suis le patron de tout le bazar. Ce qu’on peut appeler l’anti-colonialisme primaire avec laquel Graham Greene a mis le pied en Afrique s’en trouve quelque peu ébranlé. Et rien dans son voyage ne pourra empêcher que soit, à ses yeux, terni l’éclat tout théorique des politiciens libériens : Dans le Nord, je fus bien accueilli partout parce que j’étais Blanc, car leur constant espoir était que le pays serait un jour repris en main par une nation blanche. L’idéalisme n’a pas résisté à une confrontation brutale avec la réalité. Il est clair pourtant, on le verra, que Graham Greene ne se mettra pas à défendre le point de vue colonial. Mais, en repartant, il nourrira beaucoup moins de certitudes, et beaucoup plus de questions.
L’observation du contexte n’est pas le seul élément qui l’influence au point de le modifier en profondeur. Les contrées qu’il traverse sont loin, très loin de lui offrir quelque chose qui ressemble au confort européen. Les fourmis, les cafards et les rats abondent dans les lieux où il dort, souvent mal. Et il marche à en user les semelles de ses chaussures, qui finiront par se détacher. Pourtant, alors qu’il s’est équipé d’un hamac pour porteurs, il ne l’utilise pas et choisit d’aller à pied, quand sa cousine voyage en hamac – il faut à celle-ci quatre porteurs, lui se contente de trois. Il ne se résoudra à monter dans son hamac que dans un grand état de fatigue – et en remarquant bien le regard critique que lui jette un médecin missionnaire méthodiste quand il le voit faire. C’est assez intéressant, car les raisons pour lesquelles il se comporte ainsi ne sont pas tout à fait claires. Plusieurs motivations s’y mêlent et il faut lire entre les lignes pour en deviner l’essentiel.
D’abord, il y a sans doute une certaine fierté à accomplir une performance physique.
Ensuite, il éprouve un peu de honte à l’idée de se faire porter alors qu’il s’agite en débats intérieurs sur les négociations qu’il mène pour ne pas payer trop ses hommes tout en sachant très bien que cette paie reste dérisoire.
Enfin, en diminuant son escorte d’un homme, il fait quelques économies sur un budget qui n’est pas très élevé – en réalité, s’il avait su avant de partir combien de temps lui prendrait le trajet, il y aurait peut-être renoncé faute de moyens suffisants pour une si longue durée.
Cette attitude complexe repose sur les rapports qu’il entretient avec ses hommes, dont il est soucieux de justifier le nombre rendu nécessaire par le volume de l’encombrant matériel qu’il a cru bon d’emporter, bien qu’une partie de celui-ci ne lui servira jamais : il semble prendre un certain plaisir à rapporter les cas d’autres voyageurs moins bien équipés et dont les aventures se sont moins bien terminées. Une certaine sévérité lui paraît parfois devoir être appliquée et il n’hésite même pas à recourir au mensonge quand il pressent que l’annonce d’une étape trop longue risque d’entraîner un mouvement de révolte chez les porteurs (on pense à Christophe Colomb et à son équipage). Mais il s’attache aussi à leur compagnie, les admire pour ce qu’ils font autant que pour ce qu’ils sont, et il n’en parle pas sans y mettre du sentiment. Cette ambiguïté fondamentale est mise en évidence au moment où ils se mettent en grève pour exiger une augmentation de salaire : Il était inutile de discuter du bien-fondé de leur cause ; tous les droits étaient sans contredit de leur côté. J’exploitais ces hommes comme tous leurs maîtres les exploitaient, et peu leur importait que je ne fusse pas assez riche pour ne pas les exploiter, et que j’en ressentisse quelque honte.
Au cours de la marche, son alimentation lui cause quelques soucis. Il s’accroche à sa réserve de whisky qui doit représenter pour lui le dernier lien tangible avec son univers, au point de craindre qu’elle ne lui dure pas jusqu’au terme de l’expédition, et il se méfie de la plupart des autres boissons. Quant à la nourriture solide… Je suppose que ma digestion devait être détraquée par des aliments de conserve, le riz grossier, les coriaces poulets africains, et l’habituelle ration de cinq œufs par jour.
En fait, et bien que ce voyage sans cartes ne soit pas de tout repos, Graham Greene bénéficie de beaucoup de chance : un peu de fièvre, l’une ou l’autre chique sous un ongle du pied, et voilà fait le compte de tous ses ennuis physiques en plus d’un mois de traversée d’un terrain assez hostile pour qui le connaît mal – et il n’en connaissait rien ! C’est peu, et cela lui donne l’occasion de remarquer sa lassitude intellectuelle. Sur le moment, il en trouve la cause dans la répétition des paysages et des situations ainsi que dans un mode de vie « primitif ». Quand il aura pris du repos, il sera en mesure de comprendre la place prise dans cette lassitude par la grande fatigue physique de la marche.
Il aura d’ailleurs dû constater, au moment d’écrire à partir de ses notes – comme nous le constatons à la lecture –, que son voyage n’avait rien eu de monotone. Il n’est pas une arrivée dans un village, pas une soirée et une nuit dans un gîte provisoire, qui ne soit une histoire, aussi différente de la précédente que de la suivante. Quelques spectacles, en particulier de diables dansants – scrupuleux, le voyageur prend soin d’expliquer que l’appellation attribuée au rôle sous le masque duquel se cache souvent le forgeron du village ne doit pas être prise dans un sens néfaste –, fournissent davantage de pittoresque que de prétexte à interprétations ethnologiques. Mais son propos n’est pas de fournir une relation scientifique. D’ailleurs, il se contente souvent de transcrire phonétiquement les noms de village quand il n’en connaît pas l’orthographe. Souvenons-nous de ce que sont ses cartes. On ne connaîtra pas non plus tous les noms des plantes et des fruits qu’il se soucie peu de répertorier avec exactitude. On ne s’en soucie pas davantage.
Car tout son récit, pétri d’une grande honnêteté intellectuelle, bénéficie du regard aigu du journaliste, parti avec de solides a priori mais auxquels il ne se cramponne pas quand les faits leur donnent tort.
En définitive, malgré les écarts considérables enregistrés entre l’Etat africain tel qu’il l’espérait et ce qu’il a découvert, Graham Greene reste favorablement impressionné par un résultat aux imperfections duquel il trouve bien des circonstances atténuantes. La comparaison entre la République et la colonie se fait, à ses yeux, au profit de la première : Je crois qu’un étranger venu d’une colonie européenne serait sincèrement impressionné par Monrovia et la côte du Liberia. Il y trouverait une simplicité, un pathétique qui le dédommageraient de la médiocrité profonde d’une colonie comme la Sierra Leone.
Au-delà de ce débat, n’oublions pas que ce voyage constituait pour Graham Greene sa première incursion en Afrique. Ni colon, ni homme d’affaires, ni touriste. Il en revient empli d’un grand sujet d’étonnement : ce qui, dans l’Afrique, m’avait surpris le plus c’est que je ne l’avais jamais trouvée étrangère. Il avoue le plaisir avec lequel il retrouve le confort, il ne se sent pas la vocation de vivre là. Mais il a, à l’évidence, reconnu quelque chose qui était déjà en lui.

jeudi 28 décembre 2017

Les marges des Etats-Unis visitées par T.C. Boyle

Cela commence comme une de ces excursions foireuses que les croisiéristes vantent aux amateurs de dépaysement et leur vendent à prix élevé pour, à l’arrivée, engendrer la déception : l’autocar où se trouvent Sten et Carolee, au Costa Rica, renforce les chocs d’une route pourrie plutôt que de les amortir, tout est douteux dans les boissons et l’alimentation, le comportement du conducteur ne rassure pas. Sten en a marre, la retraite d’un proviseur, vétéran du Vietnam, mériterait plus d’égards…
Le quinzième roman de T.C. Boyle traduit en français depuis 1998, sans compter les recueils de nouvelles, secoue dès les premières pages. Une bonne manière d’annoncer une suite où l’écrivain ne relâchera pas davantage la tension qu’il ne lâchera personnages et lecteurs dans un flux d’événements se succédant sans grandes plages d’apaisement.
Au terme de leur parcours en autocar branlant, le groupe est agressé par trois détrousseurs de touristes, des gamins, dont l’un est armé d’un pistolet. Sten, dans une sorte de réflexe hérité de sa formation de marine, le désarme et le tue. Les touristes sont indemnes, Sten est un héros que la police locale remerciera pour le service rendu. Au retour en Californie, sa réputation l’a précédé, tout le monde lui parle et veut lui payer un verre.
Est-il pour autant un de ces hommes désignés par le titre du roman, Les vrais durs ? Oui et non. Les choses sont un peu plus complexes et le romancier rassemble, comme souvent dans ses livres les plus ambitieux, des comportements opposés les uns aux autres. Le plus éloigné de Sten, homme intègre et parfaitement intégré à la société, comme il vient encore de le prouver, est son fils Adam : il voit des aliens partout et se prend pour la réincarnation de Colter, héros des temps où Lewis et Clark, qu’il accompagna dans leur grande expédition vers l’ouest au début du 19e siècle, écrivaient de nouvelles pages dans la géographie des très jeunes Etats-Unis. Totalement asocial, Adam est aussi un vrai dur. Et le prouvera.
Avant cela, il aura séduit Sara, qui soigne des chevaux et quelques autres espèces d’animaux, qui est surtout réfractaire à tout pouvoir avec lequel elle n’a pas passé de contrat. Comme elle n’a passé aucun contrat, la ceinture de sécurité, les impôts, la vaccination de son chien et d’autres broutilles ne dépendent, selon elle, que de son bon – ou de son mauvais – vouloir. D’où des ennuis en cascade et une fascination immédiate pour le personnage incarné par Adam, encore plus radical qu’elle. Mais pour des raisons moins philosophiques, et avec des conséquences finalement très inquiétantes.
T.C. Boyle poursuit, avec Les vrais durs, une exploration en profondeur des grands mythes américains. Il n’hésite jamais à les ébranler en les menant jusqu’au bout de leur logique, et l’on ne s’étonne pas trop de les voir déboucher sur quelque chose d’absurde. Ils sont en effet intenables entre les principes réputés immuables et la force du réel. La confrontation est rude, elle tient en tout cas les yeux du lecteur grand ouverts.

mercredi 27 décembre 2017

14-18, Albert Londres : «Ici vous respirerez avec délices.»



Le Monte Grappa ou le « Mont du Jour »

(De notre correspondant de guerre à l’armée d’Italie.)
Front italien, 20 décembre.
Je vais vous conduire sur le Monte Grappa. Il convient que vous connaissiez cette masse de terre au même titre que les fleuves ou les autres sommets qu’une passe critique de la grande guerre a soudainement rendus célèbres. À ce Noël 1917, le Monte Grappa est pour l’ennemi ce que fut l’Yser. Derrière l’Yser, il voyait Calais ; en bas du Monte Grappa il vise la plaine, cette plaine chaude et fleurie qui, déjà au temps des luttes sans canon, faisait rire de joie, devant les fruits qu’elle lui promettait, le Barbare venu aussi du Nord.
Depuis un mois et plus, nous voici à la guerre d’Italie. Le matin, les journaux, et le soir, le bulletin de Diaz, ne nous parlent que du Monte Grappa. Quand, sans doute pour varier, la phrase débute par ces mots : « Entre Brenta et Piave », nous ne nous laissons pas prendre au changement, c’est toujours du Monte Grappa qu’il s’agit, effectivement, deux lignes plus bas ; continuant son rôle de sommet, il émerge de la note.
À lui seul il accapare la scène. Les correspondants ne connaissent que lui.
Quittons, par exemple, Padoue. Vous roulerez pendant une heure dans la campagne vénitienne, puis vous tomberez sur une vieille ville forte – du temps où l’on était fort et fier, derrière des murs – c’est une ancienne citadelle qui pour qu’on ne s’y trompe pas s’appelle Citadella. Vous aurez ainsi la preuve que, de tout temps dans cet endroit, la descente du Barbare fut redoutée. Puis vous irez treize kilomètres encore. Une ville s’ouvrira devant vous : Bassano.
Ici vous respirerez avec délices ; un climat et une vision d’été s’offriront à vous.

Tout un système de monts

Vous gagnerez la base de la montagne. Voici le Grappa. Le Grappa n’est pas qu’un sommet. D’où nous sommes, à cette minute, nous n’en voyons même pas le sommet. Le Grappa est un système de monts, avec de nombreuses arêtes, de nombreux pics et plusieurs cols. La première et large masse de terre qui forme l’avancée du Grappa est rayée de grands traits superposés et audacieux. C’est la route fantastique que la jeune Italie, successeur de Rome, comme un immense éclair a jeté sur cette pente. Prenons-la. Ne croyez pas qu’elle soit dégagée. Les grands boulevards en temps de paix ne sont pas encombrés autant. Ce n’est pas le même monde. Des camions, avec une adresse digne du cirque, montent et descendent vivement.

En action

Sans hésitations, les chauffeurs conduisent leur machine. Des cols à la plaine, chaque jour ils accomplissent ainsi leur travail de sang-froid et de courage. Ce sont des jeunes hommes sans peur, admirons-les. Et voilà les canons, il en est qui montent, il en est qui descendent. Le cheval n’étant pas assez sûr le long de ces abîmes, ce sont les hommes qui les descendent. Les artilleurs, accrochés à leur pièce, la guident et la retiennent. Visions de vieilles gravures en pleine guerre moderne. Montons. Camions, autos, canons, régiments, tout serpente au flanc du Grappa. La défense de l’Italie, aujourd’hui, se concentre là. Dans toutes les villes du royaume, du sud au nord, la population, avec anxiété, attend le soir pour connaître le communiqué. Et ce communiqué qu’à haute voix celui qui a le plus beau timbre, sur la place publique, lit pour tous les autres, c’est ici qu’il se fait. Voilà le sommet, le seul point blanc, son capuchon de neige est ajouré par les trous d’obus. Les fusants éclatent autour de la madone. Les batteries amies beuglent dans les défilés. Entre ces pics, le son traîne avec un bruit de lourds wagons. Le Grappa est en action. Montons encore, ce n’est pas là que, présentement, se passe le drame, c’est à gauche de la madone. Nous sommes bien à un col, un autre le précède. Regardez, de ce pic-là vous l’apercevez. C’est le col de la Berretta. Là, entre Allemands et Italiens, furieusement, se joue la partie.

Le Petit Journal, 23 décembre 1917.

Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre
Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort
Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes
Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille