lundi 21 mai 2018

Etonnants Voyageurs : les prix du week-end

A Saint-Malo, que les festivaliers vont quitter aujourd'hui avec impatience - l'impatience de revenir l'année prochaine -, on décerne aussi des prix littéraires. Le Festival Etonnants Voyageurs a communiqué hier la liste des lauréats 2018. En voici trois - ceux que j'ai lus - parmi un bel ensemble.

Prix Gens de mer
David Fauquemberg, Bluff
Un homme entre à l’Anchorage Café, à Bluff Harbour, au sud de la Nouvelle-Zélande. C’est l’hiver, le vent souffle, la mer est démontée : « Au large, c’était l’enfer. » A l’intérieur, où se côtoient dockers et pêcheurs privés de travail par la violence des rafales, un possible refuge pour l’étranger venu de France et qui a marché longtemps avant d’échouer là. Peut-être fuit-il quelque chose, on n’en saura rien. Car Bluff, quatrième ouvrage de David Fauquemberg, garde le silence sur ce qu’on n’a pas besoin de savoir. « Silence » est d’ailleurs le premier mot du roman : tout le monde se tait à l’Anchorage Café au moment où y entre l’inconnu. Et personne ne parlera plus que nécessaire : « Mieux vaut se taire qu’offenser », se dira Rongo Walker, le vieux pêcheur maori réputé connaître la mer mieux que personne. Il s’est pris entre-temps d’une affection distante pour le Français qu’il a engagé sur son bateau.
Peu de mots, peu de gestes aussi : par gros temps, il n’y a pas d’énergie pour des déplacements inutiles. La pêche est le rituel très codé d’un corps-machine dont Tamatoa, le second de Rongo Walker, est un modèle. Il a porté à la perfection l’économie des mouvements, concentré ses forces sur l’efficacité. Le Français admire à quel point tout paraît simple dans le travail de Tamatoa, alors que lui-même, sur le Toroa, ne tarde pas à souffrir de chaque muscle, de chaque articulation.
Dans son premier livre, Nullarbor, David Fauquemberg partait déjà en campagne de pêche – en Australie. Ce n’était pas non plus de tout repos. Mais la fatigue a du bon quand elle est justifiée par la nécessité et, surtout, elle empêche de penser. Le Français, personnage romanesque, ressemble au narrateur, l’auteur lui-même, de ce récit initial quand il constate : « La vie au large était rude, surtout dans ces parages, mais ses obligations avaient l’avantage d’être simples – pas moyen de leur échapper. Cela vous procurait un curieux sentiment de sécurité, l’apaisement de savoir à chaque instant ce qu’il fallait faire, et pourquoi. »
Les romans de mer fascinent quand ils sont réussis. Ils emportent sur des eaux où la plupart d’entre nous n’oserions pas nous aventurer dans ces conditions. Le faire par procuration et éprouver les sentiments de la fraternité simple qui règne sur un bateau où la vie de chacun dépend des autres est davantage qu’un plaisir : une exaltation. Bluff offre cela, et même davantage quand le récit s’interrompt. Se glissent alors des chapitres où se racontent des histoires mythiques. Celle de Papa Marii, qui a pêché un jour le plus grand poisson de l’océan. Celle de Tupaia, qui connaissait les secrets de la navigation aux étoiles et supplantait le savoir des navigateurs anglais. Celle de Mau, qui a transmis ces secrets afin qu’ils ne se perdent pas : « Ils savent pas que ma pirogue est immobile quand je voyage, ancrée comme une terre !… »
De cette manière, Bluff n’est pas seulement un roman au présent qui convoque dans l’urgence les hommes face au danger. Il est aussi la réécriture, sur la surface à la fois mouvante et inchangée des océans, de faits anciens sur lesquels se reposent les marins d’aujourd’hui pour ne pas s’égarer. Le lecteur ne s’égare pas non plus, conduit d’une main sûre par un écrivain qui trace le chemin à la perfection vers une existence apaisée en harmonie avec la nature – mais seulement après avoir traversé les tempêtes qui sont les épreuves initiatiques vers ce but.

Prix Joseph Kessel de la SCAM
Sur le territoire des Etats-Unis, Marc Dugain avait déjà exploré en détail le destin d’Edgar Hoover, patron du FBI (La malédiction d’Edgar), et celui du tueur en série Edmund Kemper (Avenue des géants). Avec Ils vont tuer Robert Kennedy, il met la barre un peu plus haut puisque la famille brisée par les assassinats reste un mythe, certes écorné par de multiples révélations. Mais un mythe quand même, qu’on approche avec une certaine prudence.
Trop habile raconteur d’histoires pour servir des plats réchauffés, le romancier envisage de biais la mort de Robert Kennedy. Le personnage principal est un professeur d’histoire contemporaine dont les parents sont morts en 1967 et 1968. Il croit que leurs disparitions ont un lien avec le meurtre du candidat à l’élection présidentielle de 1968. La part d’ombre qui entoure la vie de son père, spécialiste de l’hypnose souvent requis avec discrétion par les autorités et les célébrités, l’autorise à imaginer un audacieux réseau qui lie les différents protagonistes de son roman personnel.
Cette quête paraît, par certains aspects, insensée. La grille par laquelle le narrateur fait passer son analyse est trop serrée pour autoriser une autre vision. Mais elle est aussi la colonne vertébrale du récit et ce n’est pas la première fois qu’on doute d’un personnage occupé à imposer son point de vue.
Le plus intéressant, cependant, est le portrait psychologique de Robert Kennedy. Encore marqué par la mort de son frère, il a été contraint de reprendre le flambeau familial alors qu’il ne se sent pas à la hauteur : John, bien que physiquement diminué et compensant la douleur par un comportement de séducteur effréné, a toujours été considéré comme le plus brillant. Robert ne pouvait être que son double en mineur. Et cependant, marchant dans les pas de son frère, il sait que la mort lui est promise aussi. C’est écrit, ou presque, et il affronte la fin annoncée avec autant de courage que de fatalisme. Le portrait est saisissant et très crédible.
Dans le va-et-vient constant entre la vision du narrateur et celle des Kennedy surgissent quelques informations dont on ne sait ni ne veut savoir si elles sont dues à l’imagination de l’écrivain ou à des sources fiables. Elles pimentent, en tout cas, un livre fait pour plaire et qui y réussit très bien.

Prix Ouest-France Etonnants Voyageurs
Ananda Devi, Manger l'autre
La narratrice, 16 ans maintenant, est née obèse, d’une mère obsédée par la minceur et d’un père qui a construit une fiction pour expliquer le poids anormal de l’enfant : elle a dévoré sa sœur jumelle dans le ventre maternel et est donc double. Mais elle pèse comme quatre, au moins, objet de moqueries sur les réseaux sociaux qui la traitent de baleine. La norme et le regard des autres sont au centre du récit, conduit par une écriture audacieuse.

samedi 19 mai 2018

Le puzzle littéraire de Claire Fuller


Ne nous fions pas aux apparences : sur la couverture, la femme vue de dos, occupée à nouer (ou dénouer ?) ses cheveux face à la mer, laisse volontiers croire qu’Un mariage anglais, de Claire Fuller (traduit de l’anglais par Mathilde Bach), est un roman de plage comme on en voit tant à cette période de l’année sur les tables des libraires. Encore un livre interchangeable avec beaucoup d’autres… Un regard plus attentif révèle cependant le nom d’une collection dont la réputation, à laquelle elle tente de rester fidèle, s’est bâtie sur une véritable exigence. « La Cosmopolite », chez Stock, héritière de l’ancien « Cabinet cosmopolite » lui-même venu de la « Bibliothèque cosmopolite » d’Albert Savine, a parfois modifié son nom mais le catalogue parle pour elle. Y aurait-il, cette fois une erreur ? Peut-être sur la couverture, pas sur le texte.
Car le jeu littéraire auquel se livre Ingrid, la femme déçue de Gil Coleman qui fut son professeur avant de l’épouser, est une partie d’un puzzle séduisant. Avant de disparaître en 1992, peut-être noyée, peut-être pas, elle a écrit à son mari une longue série de lettres éparpillées dans l’immense bibliothèque d’un homme collectionnant les volumes dont les lecteurs avaient griffonné dans les marges. Dans ces lettres, Ingrid raconte leur histoire de son point de vue, de quoi surprendre Gil qui, cela ne nous étonne pas, n’avait pas vu les choses de la même manière.
Onze ans et dix mois plus tard, Gil n’a pas tout à fait fini de rassembler la grosse matière épistolaire qui, pour nous, est disséminée au sein du roman, et replacée dans l’ordre chronologique de leur écriture. Il vient de trouver, dans une librairie d’occasion, ce qui est sans doute le dernier signe d’Ingrid quand il croit l’apercevoir dans la rue. En essayant de la rattraper, il fait une chute qui ne révèle pas seulement combien la vision l’a ébranlé mais aussi qu’il est miné par une maladie fatale. Le choc sans gravité excessive pour lequel il est brièvement hospitalisé est l’occasion de découvrir qu’il lui reste peu de temps à vivre.
Roman testamentaire raconté du point de vue de ceux qui entourent Gil, Un mariage anglais, outre qu’il fait intervenir Gil et Ingrid, fournit aussi les regards de leurs deux enfants et de l’ami de leur fille. De ce puzzle, les pièces se mettent en place d’elles-mêmes, au fur et à mesure que grandit la fascination pour une construction romanesque intelligente et fine.

vendredi 18 mai 2018

Caroline Boudet, fugue et conséquences


Sophie aimerait, parfois, profiter de moments de solitude. Entre les enfants, le mari, le boulot, elle a l’impression d’être enchaînée à une vie qui l’entraîne et la traîne à sa suite comme si elle était (mal) accrochée à un train en marche, qui ne s’arrête jamais. Le pire, c’est que Loïc, le mari, gentil mais chiant malgré lui, ne comprend pas vraiment de quoi elle a besoin : une fuite vers Punta Cana (ou ailleurs mais, allez savoir pourquoi, c’est Punta Cana qui lui vient à l’esprit). Loïc, c’est la réalité des besoins immédiats, l’élastique qui ramène sans cesse Sophie vers la vraie vie, avec son insupportable routine quotidienne, sans grandes variations ni surprises.
Quand est-ce qu’il casse, l’élastique ?
Tout de suite, si elle veut : il suffit de le décider, au fond. Une petite fugue n’a jamais de mal à personne, ni à celle qui part s’oxygéner le cerveau, ni à ceux qui restent et qui prendront, avec un peu de chance, conscience de son rôle indispensable, de leurs exigences devenues si habituelles qu’elles semblent normales. L’engrenage qui broie les uns et les autres pour les faire entrer dans le moule des clichés…
Sophie, plutôt que d’attendre un hypothétique vol vers la République dominicaine, choisit le train et une destination pas trop lointaine : Saint-Malo (comme tout le monde en ce week-end de Pentecôte, enfin, tout le monde, au moins les acteurs et les visiteurs d’Etonnants Voyageurs, ce qui fait déjà foule).
A la maison, où elle a laissé les siens, c’est un peu, beaucoup, la panique. Loïc, persuadé de tout savoir de Sophie – les hommes ont toujours raison –, prétend que ce n’est pas son genre d’agir ainsi. Il le sait mieux que personne, mieux que Sophie elle-même. Ils sont parfois énervants, les mecs, quand même ! Ceci dit, les autres témoins de la vie de Sophie ne sont pas, à de rares exceptions près, beaucoup plus perspicaces.
Alors, voilà : Sophie respire enfin. Si bien qu’elle se demande si elle ne pas prolonger son escapade prévue pour quelques heures seulement. Avec quelles conséquences pour son couple, sa famille, son boulot ? C’est la question à choix multiples. Mais, pour avoir la réponse, il faudra suivre la logique d’une évolution rapide qui sera peut-être une révolution.
On n’oubliera pas, malgré tout, qu’une révolution complète est un tour sur soi-même, avec retour au point de départ.
Ou presque.
C'est Juste un peu de temps, de Caroline Boudet.

jeudi 17 mai 2018

Gaëlle Nohant, Prix des Libraires pour «Légende d'un dormeur éveillé»

Hier, le Prix des Libraires 2018 a livré son verdict: Gaëlle Nohant est la lauréate, pour un roman qui s'inspire de la vie de Robert Desnos et dont j'avais eu l'occasion de parler avec elle lors de sa sortie, l'an dernier. Entretien autour de Légende d'un dormeur éveillé.


Après L’ancre des rêves, un premier roman passé presque inaperçu il y a dix ans, Gaëlle Nohant a connu un grand succès avec La part des flammes, un fait divers augmenté de passionnante fiction. Le pari consiste à susciter le même intérêt à partir d’une vie de poète, Robert Desnos (1900-1945). Sur le plan littéraire, c’est déjà gagné, malgré la complexité d’un projet dont l’écrivaine nous explique quelques secrets de fabrication, et son plaisir de l’avoir mené à bien.
Qu’est-ce qui vous a séduite chez Desnos ?
En premier, l’œuvre. Un de mes professeurs de français était fou de Desnos et nous avait fait étudier quelques poèmes. Cette poésie est devenue ma poésie de chevet. Pendant plus de vingt ans, je ne me promenais pas sans avoir un recueil de Desnos sous la main.
La découverte de l’homme est venue ensuite ?
Oui, j’ai appris rapidement qu’il avait été déporté et, un soir, en 2015, j’ai réalisé que l’anniversaire de sa mort était passé à peu près inaperçu.
En effet, Desnos est un peu oublié. N’avez-vous pas craint de faire fuir votre public en le choisissant comme sujet ?
Je m’inquiétais surtout devant l’ampleur du défi. Quel que soit le sujet, ce qui importe, c’est la manière de le traiter. Mon but était de faire un roman accessible au plus grand nombre, passionnant. Faire revivre Desnos en soi, c’était déjà compliqué, mais il fallait aussi faire revivre plusieurs époques et tous ses amis.
Il y a beaucoup de personnages…
Au départ, j’avais sous-estimé le problème. Comme il a le don de l’amitié, je ne pouvais pas le faire revivre sans ses amis. Du coup, je me retrouvais avec une espèce de « hall of fame ». Mais je voulais absolument montrer quel ami il était. J’ai passé deux ans avec lui et tous ses amis, ça m’a passionnée. C’était incroyablement enrichissant et je voulais le partager avec les lecteurs, leur donner l’impression d’y être.
Connaissiez-vous déjà ce milieu et cette époque ?
J’en avais la connaissance de quelqu’un qui a lu les surréalistes et qui s’intéresse un peu à cette époque. Mais rien à voir avec la connaissance nécessaire pour écrire un roman. J’ai dû lire à peu près deux cents livres. Il y avait aussi des images de l’INA et la presse pour se replonger dans l’état d’esprit.
Les documents vidéo aident à rendre les choses plus concrètes ?
Ça aide, notamment pour tout ce qui est historique. Le problème, c’est que vous avez une documentation immense, dans laquelle il ne faut pas se perdre, dont il ne faut garder que ce qui est utile et surtout ne pas en faire un cours d’histoire ou de littérature. D’un point de vue de romancière, j’avais beaucoup d’ambition. Je voulais montrer son parcours poétique, ses engagements d’homme. Je voulais surtout donner le sentiment du temps luxueux passé avec eux, donc laisser beaucoup de place à leurs conversations, à leurs familles.
Auriez-vous un goût pour les catastrophes ? Après l’incendie du Bazar de la Charité, voici l’Europe et le monde à feu et à sang…
Ce n’est pas que j’aime les catastrophes, mais j’aime bien ce que les personnages révèlent à travers leurs réactions. Quelle est la marge de liberté par rapport aux événements, comme se débrouillent-ils pour quand même garder leur liberté au sein d’un monde où on choisit pour eux sans cesse ? Desnos est un très bel exemple : il reste libre toute sa vie. Ça fait beaucoup de bien, pour cette raison, de fréquenter Desnos.
L’amour est un élément essentiel. D’abord, il donne l’impression d’un homme amoureux de l’amour, puis il devient amoureux d’une femme. L’avez-vous ressenti ainsi ?
Complètement. Son amour pour Yvonne George est un amour fantasmé. Il aimait aimer et souffrir de l’amour. Ça lui a permis d’écrire des poèmes magnifiques. Je rends donc grâce à Yvonne George, même si elle ne m’est pas du tout sympathique par ailleurs. Après, on rentre dans une vraie histoire d’amour, avec la dimension charnelle, avec la dimension de ratage qu’il peut y avoir dans une histoire d’amour et qui la rend bouleversante. Il a quand même un goût pour les femmes fatales, difficiles d’accès et très libres. Mais il a cette qualité d’accepter la liberté de l’autre. Je crois que c’est pour ça que Youki va s’attacher à lui, très progressivement, non sans réticences. Elle est tombée sur un homme vraiment têtu et patient.

mercredi 16 mai 2018

14-18, Albert Londres : «Ils ne les auront qu’un à un, par la crosse et le poignard.»




Comment le Belge arrêta le Boche

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Front belge, 13 mai.
Donc, les Belges ont « flanqué la pile » aux Boches. Mais les Belges ont peu de journaux en France et dix lignes l’ont appris au monde. Dix lignes pour l’échec de trois divisions ennemies, ce n’est pas suffisant. Et après le récit des actions de l’Oise, de celles de la Somme, de celles des Monts, continuant notre ascension, nous voici devant celui du fait d’armes des hommes d’Albert. Nous y voici, ému, remué d’admiration et gai d’avoir à conter comment le petit Belge a rossé le volumineux Allemand.
Le 13 novembre 1917, le soldat français de l’armée Anthoine, devant quitter les Flandres pour d’autres tournois, appela le soldat belge et lui dit : « Je m’en vais, tu vas allonger ton front et prendre ma place. Ma place est précieuse, je te la confie, garde-la bien. » Le Belge répondit : « Tu peux y compter sans faute. » Le Français s’en alla. L’Allemand vient d’attaquer. Le Belge a rempli son contrat.
Cela s’appelle la bataille de Kippe, et se passa le 17 avril. C’est là que mourut le premier espoir de la chute d’Ypres et de la prise à revers de la ligne des Flandres. « Les Belges, annonçait un ordre allemand du 14 avril, signé Kield, n’ont pas l’habitude d’être attaqués en force. Le succès n’est pas douteux. Ils seront bousculés avant de pouvoir se reconnaître. » C’était la voie ouverte sur Dunkerque, peut-être sur Calais ; les espérances de Guillaume prenaient leur vol ; en douze heures les Belges déplumaient leurs ailes.
Comptons les plumes.
L’attaque était montée sur rubis : 3 divisions en première ligne, 3 divisions en seconde, une septième en queue. Cela face à l’aile droite de l’armée royale, entre Merckem et Langemark : 9 kilomètres. Une paille !

Les trois thèmes du plan allemand

Le plan allemand s’appuyait sur trois thèmes : le premier : April-Wetter, traduction : adversaire en retraite ; le deuxième : Blücher, traduction : l’ennemi résiste, prenez le canal de l’Yser, faites des têtes de pont, pénétrez de force ; le troisième : Tannenberg, traduction : écrasement. Tannenberg ! Tannenberg ! chantait Guillaume ce matin-là.
N’oubliez pas que cette bataille devait amener l’arrachement de l’armée belge des lignes de l’Yser. Le Tannenberg faisait le reste et le reste était ambitieux. Ils avaient retiré des forces de Nieuport et de Dixmude : concentration après coup droit.
Les Anglais ayant reculé un peu leurs lignes pour être moins en saillant sur Ypres, les Belges ne voulant pas être en l’air, un tout petit peu en avaient fait autant. Les Allemands se dressèrent, regardèrent : « Ils s’en vont », crièrent-ils, ils s’en vont, c’est le premier thème, c’est April-Wetter, l’ennemi est en retraite : poursuivons. » Ils ne se tenaient plus d’impatience, l’attaque était fixée au 19, ils partirent le 17. Partir, dit-on, est mourir un peu ; pour eux, ce fut mourir beaucoup. Suivons le gros homme présomptueux en train de vouloir étrangler l’enfant malin.

Les Boches attaquent

Préparation d’artillerie, évidemment, et tassée ! L’Allemand concentre son feu sur Bixschoote. Il avait repéré beaucoup de pièces à Bixschoote. Il va taper dessus pendant trois heures… sur Bixschoote, pas sur les pièces. Les Belges avaient pensé qu’il arroserait ce centre, ils avaient enlevé les pièces… Le gros homme tapa donc trois heures dans le vide. (On lui en fait bien d’autres à Bruxelles !) Mais il tapa ailleurs, et le terrain préparé, les divisions allemandes, pour la poursuite d’abord, l’écrasement à la fin, s’élancent. L’axe de l’attaque est la route de Steenstraete à Dixmude, de Dixmude à Ypres, si vous préférez. Là, pas de nappe d’eau, c’est la terre ferme.
Terre ferme, si l’on peut dire, car il n’est pas un coin du front, de l’Alsace à Nieuport qui soit semblable écumoire. Les trous sont remplis d’eau, de telle sorte que sur cette terre ferme des Flandres, c’est encore sur des passerelles que l’on doit marcher. Donc, ils s’élancent. Les Belges, dans les postes avancés, les reçoivent. Le chef allemand est généreux des corps de ses soldats, il veut tout bousculer. Ils sont partis pour la poussée brutale et décisive. Dans ce pays d’inondation, ils veulent être à la hauteur, ils submergeront. Et les postes de première ligne sont enlevés. La brèche s’ouvre au carrefour de Kippe ; les Allemands s’y engouffrent. Ils ne prennent même pas le temps de faire accompagner les quinze prisonniers qu’ils ont à la grand’garde de Castel Britannia –  « Allez, leur disent-ils, allez à Kippe ! » Les quinze Belges partent. Mais comme leurs amis de la grand’garde d’Ashoop résistent encore et leur font signe ; ils courent à la grand’garde d’Ashoop, ils y arrivent, sous les pas des Boches qui veulent les rattraper (ils leur en font bien d’autres encore à Bruxelles).
Derrière ceux qui s’engouffrent, d’autres élargissent la trouée. Les défenseurs des postes isolés tiennent bon, ils sont pris à revers, ils tiennent quand même. Ils ne les auront qu’un à un, par la crosse et le poignard. Et les réserves, en colonnes massives, débouchent des bois. Ils étaient partis à 8 heures, il est midi, ils arrivent devant la ligne de défense des ponts de Langewaade. Ils traînent derrière eux leur matériel de bateaux. Ils le dirigent sur Steenstraete, pour passer la rivière, la fameuse rivière, la vieille glorieuse rivière, l’Yser ! Soudain, un barrage s’abat sur eux. Ils étaient partis criant : « Tannenberg ! » Leur cri leur retombe dessus ; c’est l’écrasement pour eux : ils refluent vers les bois.

Et les Belges les « reconduisent »

Il est 1 heure. Ils ont gagné deux kilomètres, l’avance a assez duré, les Belges déclanchent la contre-attaque. Et regardez comment ils vont reconduire les conquérants du Nord.
Les Belges à casque à tête de lion sortent de leurs abris. Ils arrivent avec le plus grand calme sur les bataillons qui ont percé la ligne et qu’un barrage isole des réserves. Nous ne dirons pas qu’avant de les prendre ou de les tuer, ils les photographièrent, mais nous affirmerons, parce que nous le tenons d’eux-mêmes, qu’ils fumaient presque tous la pipe. Vingt bataillons allemands étaient dehors, huit bataillons belges leur répondaient, trois à peine reprirent le terrain. Le Boche recule ! Le tir de barrage belge avance. Et là, jusqu’à sept heures du soir, par actions isolées, chacun pour soi, sur le front un moment ouvert, chaque peloton, chaque section, avec un seul but : reconquérir ou travailler ! Trente Belges s’en vont d’un côté, quinze de l’autre. Il en est même quatre qui s’en vont tout seuls et qui reviendront soixante-huit, parce qu’ils se seront additionnés soixante-quatre Boches. Ces soixante-quatre Boches, pour éviter l’écrasement, étaient rentrés dans un blockhaus. Les quatre Belges les fermèrent dedans et s’assirent sur le blockhaus. Par tranches, continuant de fumer, le soldat d’Albert nettoie. À 6 heures du soir, il ne lui reste qu’un point à balayer. À 7 heures, il est propre. Tout Boche qui avait passé la première ligne est tué ou pris. Huit cents prisonniers, cent mitrailleuses, trois mille bombes, – sans esbrouffe.

Les soldats du « Roi de la Conscience »

[manque une ligne] Ce sont soldats sans famille ni nouvelles. Ce sont les soldats qui savent que les Allemands qui ont la maison où ils sont nés y rentrent et y disent : « Si vous êtes malheureux, vieux père, c’est la faute de votre fils. Il préfère servir un roi perdu que de venir vous embrasser. » Ce sont les soldats qui, depuis quelques semaines, reçoivent dans leurs tranchées des colis et des mots, des mots que les Allemands font signer à leurs parents et où ils lisent : « Reviens. » Ce sont les soldats… écoutez : l’Allemand conduit chaque prisonnier dans sa ville – pour deux heures –, choisit un jour clair, fait rencontrer la mère et le fils, et au moment où les deux figures sourient prend un cliché. Ce sont les soldats sur qui s’abattent ces clichés.
— Mais, moi, monsieur, nous dit le général Gillain, moi, qui ai quarante-trois ans de coude à coude avec eux et qui les connais comme mon cœur, je vous jure que rien n’y fera ! »
Le Petit Journal, 15 mai 1918.


Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre
Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort
Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes
Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille

dimanche 13 mai 2018

14-18, Albert Londres : «Gravir le mont des Cats n’a rien à voir avec l’alpinisme.»




Au mont des Cats

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Front français des Flandres, 10 mai.
Nous sommes au mont des Cats.
Nous y sommes aujourd’hui parce que nous n’avons pas pu y monter hier. Nous étions arrivés jusqu’à ses pieds. Ce n’est pas que sa hauteur nous ait effrayé. Gravir le mont des Cats n’a rien à voir avec l’alpinisme : c’est tout juste comme si l’on avait affaire à Montmartre. C’est que les Boches le labouraient. Nous nous présentions à l’heure où ils se mettaient à démolir la chapelle et le monastère. Le mont des Cats, de loin, séduit l’œil à cause de sa maison religieuse. Trois petits clochers minces la surmontent, et ses trois frêles bonnets coiffant la masse de terre font l’agrément du paysage. Donc, plein d’ignorance de la minute qui allait suivre, nous nous mettions en mesure de grimper quand, par coups doubles, à midi, les obus, en plein sur le bâtiment, s’abattirent. Et comme si les tireurs craignaient que les saints de pierre ne prissent la fuite et ne fussent pas tous découpés en morceaux, ils marmitèrent farouchement les chemins. C’était l’offensive contre le bon Dieu. Les murs des cellules s’effondraient ; la terre ocre et molle du jardin potager des hommes du Seigneur bouillonnait chaque minute par de nouveaux cratères, la croix de la cour sautait, les statues tombaient de la façade et, choc central, un grand nuage de fumée rouge-brique s’éleva : la nef de la chapelle, en plein milieu, sous un obus sûr, s’effondrait. Comme nous n’avions pas l’outrecuidance de penser qu’où les saints de granit n’avaient pu résister, notre pauvre chair mortelle eût trouvé grâce, après six heures de cette contemplation – car à six heures les stalles des moines valsaient encore – nous reprîmes, avec la froideur qui convenait, la route du cantonnement. Nous reviendrons demain. C’est ce que nous faisons. Aujourd’hui, calme ; c’est l’état où nous aimons trouver les choses, montons.

Dans les lilas, dans les gaz

Le long de la montée il y a des obus qui ne se sont pas ouverts. Mais ça pue le gaz. En passant près des entonnoirs l’odeur s’accentue. Ça vous râcle le palais, comme quand, ayant mal à la gorge vous vous gargarisez avec de l’alun. La nature est tendrement verte. Des lilas, mauves et blancs, de leurs branches débordantes vous frôlent les joues comme si ce n’était pas la guerre, des jacinthes d’un violet-bleu couvrent les pentes, où, solitaires, passaient les moines. N’en cueillons pas, ce ne sont pas des souvenirs à envoyer dans des lettres, ne réclamez pas des fleurs du mont des Cats, elles sont empoisonnées, madame. Nous atteignons le sommet. Nous voici sur le premier mont de la chaîne des monts, ensuite c’est le Coquerel, le mont Noir. Mais nous vous avons décrit la ligne au commencement.
Les Boches sont devant, dans la plaine. Cette arête est aujourd’hui leur obstacle. Elle est gardée par les Français. Ils n’ont pu la franchir avant leur arrivée. Le tentèrent-ils ? Il est plus probable qu’ils essayeront autre part avant.
Pour recommencer la ruée dans les Flandres, ils la recommenceront. Ils ne sont certainement pas partis si formidablement en guerre pour se terrer dans la plaine sans fin des Flandres, avec nous dressés devant eux du haut de nos 140 mètres de domination, du mont des Cats au Scharpenberg. Ils préparent leur nouvelle chance : ils y mettent le temps, leur leçon de Locre leur a servi. S’ils n’ont pas réussi, croient-ils, c’est qu’ils se sont précipités. Cet après-midi, du sommet du flanquement de notre ligne nous nous permettons de leur prédire malheur. Le temps qu’ils s’accordent pour se parfaire n’est pas occupé par nous à cueillir des lilas.

Ce qui fut le monastère

En attendant, tournons-nous, regardons leurs ravages. Saints moines, si vous aimez votre monastère, si vos cellules, lorsque vous fûtes forcés d’en partir, étaient restées le reliquaire de vos souvenirs célestes, si vous aviez promis à la ferme où vous battiez votre beurre et votre fromage de lui revenir, amoureusement, les manches relevées, il faut offrir à Dieu la peine que nous allons vous faire. Le 9 mai 1918, par une belle journée de soleil, entre midi et six heures, les Allemands qui, en 1914, étaient venus goûter votre lait, ont massacré votre domaine. Votre chapelle a conservé ses trois clochetons, mais son toit, son abside sont sur les dalles, en tas. Votre saint Bernard, votre patron, qui accueillait les visiteurs à l’entrée, a perdu sa tête. J’en ai même l’oreille avec moi, que j’ai trouvée par terre. Je l’ai emportée. Si l’un de vous avait l’habitude de lui adresser plus particulièrement ses prières, qu’il me le dise, quoiqu’elle soit lourde (il y a aussi un morceau de la joue), je la lui enverrai pour que le saint continue de l’entendre. Votre grande horloge s’est arrêtée à 1 heure 12. Votre Vierge du portail, entre les deux clochetons, a la nuque arrachée. Sa figure n’a plus l’air, maintenant, que d’un masque que l’on moule sur le visage d’un mort. Vos chaises, vos tables, vos chandeliers, vos autels, vos tableaux, vos lits, tout sort d’un tremblement de terre, cassé, enchevêtré, perdu. Et l’ange de votre jubé, qui est à peu près tout ce qui reste debout, au milieu de cette destruction, ses deux bras le long du corps, textuellement dit : « Voilà ! »
Ce mont en tête de ligne de ses pareils, barrant les Allemands, a son mystère. Ce mystère ne remonte pas aux origines de la communauté, mais à celles de la guerre – de la guerre d’aujourd’hui. On dit que là, pendant les quelques jours où ils y furent, en 1914, l’un de leurs princes, le prince de Hesse, frère de l’impératrice de Russie, y fut blessé, soigné, puis y mourut. On l’enterra, les Allemands partirent, et c’est autour de son cadavre qu’est le mystère : le corps, un jour, bien plus tard, disparut. Les moines, là-dessus, étaient muets, les pierres viennent de le devenir.
Le Petit Journal, 13 mai 1918.


Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre
Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort
Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes
Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille

samedi 12 mai 2018

14-18, Albert Londres : «Les Boches n’avancèrent même pas de trois cents mètres.»




La bataille des monts

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Front français des Flandres, mai.
En attendant les batailles nouvelles, il est intéressant, il est émouvant d’écrire, d’esquisser plutôt, l’histoire de ces corps français qui remontèrent en hâte de l’Oise à la Somme, à la Lys, pour aider les Anglais à barrer la route à l’ennemi.
Les Allemands ayant forcé le passage de la Lys, et trouvant devant eux une résistance qui empêchait l’encerclement du saillant d’Ypres (nous dirons bientôt là-dessus ce qu’il faut devoir aux Belges), décidaient de reprendre l’attaque sur la seule partie du front où ils avaient eu des avantages. Ils rétréciraient leur objectif pour agir plus puissamment. Ils ramenèrent leurs divisions qu’ils avaient destinées à l’exploitation de la rupture du front belge (ces Belges qui n’ont pas voulu se laisser rompre !) et ils montèrent l’opération du Kemmel.
Dès le 20 avril, leur intention était percée ; le 23, manœuvre préparatoire, ils attaquent au nord-est de Bailleul pour essayer de nous tromper d’abord puis pour prendre la ferme Hagdorne et la hauteur de Mille, couverture du flanc gauche de leur prochaine attaque. Le 25, à 3 h. 30, dans le brouillard, ils déclanchent leur danse d’artillerie. Ils avaient amené là une succursale de leur enfer. Tous les calibres y étaient représentés. Leur tactique est double : tirs de destruction sur le Kemmel, parfois sur le mont Noir, tirs de harcèlement intenses sur les arrières. Il y a de l’acier et du gaz, de la mort et du poison.
À sept heures, l’infanterie se met en mouvement. Le front d’attaque va de Wytschaete à Dranoutre, 9 kilomètres. Vont mener l’assaut : le corps alpin, la 56e, la 4e, la 22e. Des régiments sont en soutien : une division par 2 kilomètres.
Le corps alpin se charge du Kemmel, la 4e division de Dranoutre, les autres couvrent l’action principale. Sur le Kemmel, une relève venait de se produire. Nous n’y avions encore que des îlots. Le nombre noie le mont. Nos îlots surnageaient. L’après-midi, le Kemmel est encerclé. Les îlots résistent. Puis le Kemmel est pris. Les Allemands le possèdent. Mais, halte ! il y a du « bleu » à ses pieds. Le 26e veut pousser : fermé. Et c’est ici que l’enthousiasme des Allemands va leur rentrer dans la gorge, enfoncé par des Français.

Le but manqué

La prise du mont Kemmel a élargi le cœur des Boches, le vent de la conquête les gonfle. Ils ont enlevé le premier mont qui leur barrait la route, aux suivants. Ils l’ont trouvé le nouveau moyen de déterminer l’évacuation d’Ypres ! Aussi, en avant ! crie Sixte von Arnim, général d’Allemagne, en avant et sans délai pour l’empereur !
Ils vont prendre d’enfilade la ligne des Monts, leur premier objectif sera le Scharpenberg et Locre. Ils étendront l’attaque à droite jusqu’à Zillebeke. Les troupes défendant Ypres seront forcées de lâcher. Le succès sera exploité au maximum. Leurs prisonniers ne nous cachent pas ce qui nous attend. Ah ! Calais ! cette fois, on le tient. Attention ! départ le 29 avril !

L’avalanche de fer et de feu

Ils ont doublé leurs moyens d’artillerie. Nos officiers, nos soldats qui ont tout vu depuis quatre ans, jurent qu’aucun bombardement n’avait encore approché le déchaînement de celui-ci. C’est qu’ils croient tenir la bonne route ; pas d’erreur, la Manche est au bout. Le but vaut l’effort. Seulement, ils sont pressés, ils se doutent bien qu’il se creuse quelques pièges à loups sur le chemin et le succès du Kemmel leur tourne la tête, ils ne prennent pas le temps de monter froidement leur affaire. L’artillerie compensera. Ils font sauter sous leurs gros calibres la terre de la chaîne des Monts. Ils s’en prennent surtout au mont Rouge et au mont Noir. Dans la nuit du 29, à trois heures du matin, ils s’avancent. Il n’y avait pas qu’eux qui s’avançaient.
Dans les trous d’obus, ayant tenu sous la plus surhumaine avalanche de fer, les troupes françaises étaient présentes. Les Allemands voulaient tellement passer qu’ils avaient porté des batteries à plusieurs centaines de mètres d’eux. C’était trois heures du matin. Le brouillard voilait tout sauf les éclairs des départs et des éclatements. J’étais à 100 mètres du Scharpenberg, dit un commandant, et je ne le voyais pas. Les Français se portèrent à la rencontre de l’assaut. Mais qui vient ainsi ? Sont-ce des Français ? Les Boches avaient coiffé le casque français. Les nôtres n’eurent aucune pitié pour le matériel national. Ils l’abîmèrent dans de violents corps à corps. Ils fauchèrent les voleurs à la mitrailleuse, à bout portant. Les Boches étaient partis pour Calais, ils n’avancèrent même pas de trois cents mètres. C’était trop dur, ils ne pouvaient mordre. Leur élan les avait cependant conduits jusqu’à Locre, mais ils s’arrêtèrent, ils avaient besoin d’en conserver quelque peu pour reculer. Car la route de Calais était devenue élastique, ils allaient reculer. Montées sur la minute, des contre-attaques nous portèrent à l’église de Locre. La nuit prochaine nous donnerait le temps de nettoyer le reste du village. Ce fut fait. On y trouva la preuve de la précipitation allemande. Ils se croyaient victorieux, ils négligeaient l’ordre : on fit dans Locre des prisonniers de 14 compagnies, de 4 régiments, de 3 divisions différentes. Sixte von Arnim était dégonflé.
Mais – les Français trouvent toujours le moyen d’ajouter un « mais » à tout – mais notre ligne n’était pas droite. Il y avait des rentrants. Ça ne pouvait pas rester comme ça. Chez nous, nous avons la manie de la simplicité. Il fallait étirer la ligne. Le 4 mai vit ce luxe-là.
Donc, le 4 mai, on voulut rectifier notre ligne. Et ce fut l’affaire de la ferme Butterfly. Un chef-d’œuvre, cette affaire : pas un mort, pas un blessé (on la donnera en exemple à l’armée) et on enleva le morceau – pour rectifier. Puis on passa à la ferme Buloz-Cabaret ; les Boches ne voulaient pas la céder, on la conquit de haute lutte. Chacun, où il y avait un rentrant, tapait dans son coin. Tout maintenant est à l’alignement. Depuis, nous leur octroyons des milliers d’obus par jour comme reconstituant. Nous leur avons fermé la porte au nez. Nous devenons les gens les plus désagréables des champs de bataille.
Le Petit Journal, 12 mai 1918.


Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

Dans la même collection

Jean Giraudoux
Lectures pour une ombre
Edith Wharton
Voyages au front de Dunkerque à Belfort
Georges Ohnet
Journal d’un bourgeois de Paris pendant la guerre de 1914. Intégrale
ou tous les fascicules (de 1 à 17) en autant de volumes
Isabelle Rimbaud
Dans les remous de la bataille

vendredi 11 mai 2018

Gérard Genette, épilogue

En principe, après l'épilogue, il n'y a plus rien. Mais Gérard Genette, qui avait publié Epilogue à 83 ans, y a ajouté un Postscript, il y a deux ans. Il ne prolongera pas l'aventure, puisqu'on a appris la mort, aujourd'hui, de ce présumé théoricien qui, de la littérature, était surtout un praticien - la lecture et le commentaire, l'analyse, sont des actes. Ce que Raymond Queneau appelait, rappelle-t-il dans Epilogue, "l'instant fatal", pousse à conclure - ce que Gérard Genette se gardait bien de faire, trop coureur de fond à travers les textes pour laisser le dernier mot à la vie, à la mort.
Il cite comme un modèle de nécrologie (du style de celle qu'on aimerait mériter, écrit-il) celle de Chateaubriand par Tocqueville. A défaut des compétences et du talent requis pour placer la barre à cette hauteur, citons-la, comme il le faisait lui-même.
Depuis longtemps, il était tombé dans une sorte de stupeur muette qui laissait croire par moments que son intelligence était éteinte. Dans cet état pourtant, il entendit la rumeur de la révolution de Février et voulut savoir ce qui se passait. On lui apprit qu’on venait de renverser Louis-Philippe ; il dit : « C’est bien fait ! » et se tut. Quatre mois après, le fracas des journées de Juin pénétra aussi jusqu’à son oreille et il demanda encore quel était ce bruit. On lui répondit qu’on se battait dans Paris et que c’était le canon. Il fit alors de vains efforts pour se lever en disant : « Je veux y aller », puis il se tut et cette fois pour toujours, car il mourut le lendemain.
La citation appartenant, bien entendu, au monde des Palimpsestes, c'est-à-dire à ce qu'il avait présenté sous ce titre et dans une Introduction à l'architexte.
Les livres de Gérard Genette foisonnent de rapprochements, d'éclairages rasants qui enrichissent et même renouvellent nos lectures. Merci à lui.

P.-S. Impossible, bien sûr, de ne pas ajouter une citation (encore) de Postscript:
Imposer un post-scriptum à un épilogue est un étrange ricochet. C’est pourtant bien, entre autres, ce que fit Borges en 1952 pour L’Aleph, à la faveur d’une nouvelle édition ; sa fonction, comme d’ailleurs celle dudit épilogue lui-même, était presque purement bibliographique, même si la frontière, chez lui plus que chez tout autre, entre fiction et érudition est pour le moins poreuse, ou réversible.

jeudi 10 mai 2018

Pierre Ducrozet et le peintre Basquiat (entretien)

Le troisième roman de Pierre Ducrozet porte le titre d’un tableau de Jean-Michel Basquiat, le peintre américain mort en 1988 à 27 ans – comme une rock star. Eroica, le livre, est inspiré par la vie d’un créateur à la trajectoire éblouissante, qui a brûlé sa vie et son talent avec une folle dépense d’énergie, payant en fin de parcours un prix auquel les collectionneurs n’auraient pas estimé ses œuvres. On connaît l’issue, tragique. C’est pourtant l’extrême vitalité de l’homme qui transparaît à travers des pages que l’écrivain a mise au diapason de son personnage.
Comment en êtes-vous arrivé à Basquiat ?
Dans mes deux premiers livres, je ne m’étais pas posé la question du sujet et là, je me suis dit que cela m’aiderait de prendre appui sur une matière réelle pour ensuite décoller vers la fiction. J’admire et l’aime l’œuvre de Basquiat, ainsi que la personne. C’était déjà un personnage romanesque : il est complexe, il est contradictoire, parfois il est génial, parfois il est agaçant, il est d’une grande innocence et en même temps d’une grande ambition, d’une grande lucidité. Ensuite, l’idée qui préside au livre, c’est de laisser l’écriture se faire contaminer par la peinture, et voir ce que ça peut donner : un puzzle à la fois éclaté et, j’espère, composé. Jusqu’à présent, c’était surtout la musique qui m’avait influencé et elle reste importante. Mais je voulais voir ce que la peinture pouvait faire à mon écriture. A la fin, je me suis rendu compte aussi que je voulais sans doute, inconsciemment, prendre un peu de l’énergie de Basquiat.
L’écriture du roman paraît être à la fois fulgurante et perforante. Ces deux mots vous semblent-ils adaptés ?
Si c’est ça, c’est que ça a fonctionné. Il fallait que ce soit fulgurant comme il l’était dans sa peinture et dans sa vie. Perforant, c’est intéressant, parce qu’il y a l’idée d’ouvrir la peau, d’ouvrir le corps, qu’on retrouve souvent chez lui. Il sent que son corps ne tient pas complètement et il essaie de recoller les morceaux. Il y a toujours des morceaux d’os qui se baladent dans ses toiles.
Par ailleurs, c’est un peintre qui intègre les mots à ses tableaux. De quoi séduire un écrivain ?
En fait, il est aussi musicien et écrivain. Il commence en taguant des mots, comme un poète. Et toutes les toiles sont marquées de mots captés ici ou là, à la télé, dans des conversations. Pour moi, c’est le peintre Internet avant l’heure : il met tout en réseau. Ça peut être Vasco de Gama parce qu’il a ouvert un livre, et il le met en relation avec le pétrole, avec le maxillaire, avec tous les éléments du réel. C’est la définition de la modernité, de notre monde, et il est le premier, dans l’histoire de la peinture, à faire entrer le réel de plein fouet dans la toile.
Ce réel est envahissant jusqu’à devenir douloureux. Vous le montrez submergé par tout ce qui se passe autour de lui…
Il est extra-voyant, il entend tout, je dis qu’il est un chaman. C’est presque impossible à vivre et la drogue lui sert à se déconnecter, ou plus exactement à mettre une couche entre lui et le réel, ce qui permet de le rendre supportable.
En parlant de sa vie, vous intégrez de nombreux personnages, en particulier Andy Warhol. C’était essentiel ?
J’ai passé beaucoup de temps sur Warhol parce qu’il me fascinait et que je voulais faire entendre sa petite voix. Leur histoire est très belle et très importante pour les deux. Ils parlent beaucoup, jusqu’au moment où Basquiat pense que Warhol est en train de le vampiriser, ce qui n’était pas forcément le cas. Warhol mourra sans qu’ils se soient réconciliés, et Basquiat en est inconsolable.

samedi 5 mai 2018

14-18, Albert Londres : «nous avons raconté au mieux la vibrante histoire de cette armée française»




La bataille pour le cœur de la France

(De l’envoyé spécial du Petit Journal.)
Front français, … mai.
Nous avons raconté – en sourdine – car un mois d’âge ne suffit pas aux événements pour qu’il soit permis de diriger sur eux toute lumière ; nous avons raconté au mieux la vibrante histoire de cette armée française qui, alertée à longue distance d’Amiens et de son chemin de fer est arrivée à temps sauver cette ville et cette voie.
Le 21, à 10 heures du soir, les forces françaises qui devront agir les premières sont alertées. Le général qui commandera l’ensemble et celui qui soutiendra le premier choc arrivent en auto au Grand Quartier. Ils en ressortent au bout d’une heure, la future bataille entre les mains. À ce moment même, l’armée anglaise avait donné l’ordre de retraite. Le 22, à midi, la route de Noyon grouillait de nos cavaliers. Le premier aspect de 1914 ressuscite. Ils traversent Noyon, et appuyant sur leur droite montent à 25 kilomètres de là, laissant filtrer les évacués tragiques. Ils atteignent Tergnier. Ils avancent. Les Français sont sur une ligne de dix kilomètres, de Tergnier au bois de Genlis. Ils continuent de monter sans savoir où ils s’arrêteront. Nos aviateurs regardant ce spectacle du ciel en ont tracé un tableau grandiose : « Sur la même route, dirent-ils, nous apercevions d’un côté la colonne française qui montait ; de l’autre, la colonne allemande qui descendait. Nous attendions, angoissés, le moment où elles se cramponneraient. Elles n’allèrent pas jusque-là. Presque ensemble elles rentrèrent en ligne de combat. »
Le 23, le Boche nous heurte. Nous tenons. Il attaque Tergnier, le prend. Nos cavaliers sont héroïques, ils contre-attaquent, le reprennent. Mais nous, nous ne sommes rien, un corps de secours tout juste, eux sont massés. Ils redonnent. Le poids l’emporte, ils reprennent Tergnier. Le poids pèse sans cesse. Nous cédons de 6 à 8 kilomètres. Mais en ces vingt-quatre heures notre ligne s’est allongée. Nous présentons maintenant une surface de 35 kilomètres au lieu de 10. Nous barrons de Libermont à la basse forêt de Coucy. Le repli de l’armée anglaise nous oblige ainsi à étendre continuellement notre front.

« Tenez ferme ! »

Le général n’avait donné qu’une consigne à son premier lieutenant : « Attaquez ! » C’est qu’il s’agissait du « cœur de la France ». Un chef le proclama. Que le Boche ait changé de direction après, c’est son affaire ; ces jours-là sa direction était Compiègne et le chemin de Compiègne est celui de Paris. C’était la grande heure. Pétain le sent le premier. Il lance un ordre du jour aux soldats qui déjà en décousent, il leur crie : « Tenez ferme, les camarades arrivent. » Le flot allemand avait rompu la digue anglaise. Notre tâche bousculée se résumait dans un mot : Barrer !
Nous barrons mais en cédant du terrain. Le 24, à midi, nous nous replions le long de l’Oise, sur notre droite seulement. Notre gauche maintient. Notre gauche s’étire tant qu’elle peut pour essayer de prendre la main  des Anglais qui la retirent. Nous luttons. Nous luttons presque à bras-le-corps, car les cartouches sont usées depuis beau temps. Ce n’est pas qu’il en manque, c’est qu’il faut les faire parvenir et regardez les routes : les camions ne peuvent pas monter les uns sur les autres ! Nous perdons Guiscard. On attaque en pliant. Il faut barrer. On barre tant que l’on peut, avec tout ce qu’on trouve. Les ordres ne disent plus : « Tel régiment se portera ici » mais : « le premier régiment qui paraîtra, quel qu’il soit, se portera ici ». Avec l’Oise pour pivot, nous nous rabattons sur Noyon. Le 25 au matin, nous en sommes à 6 kilomètres. On va le perdre dans la journée. Nous ne cessons d’attaquer. Depuis trois jours, chefs, hommes, chevaux ne dorment plus. La nature humaine se découvre des facultés insondables d’insomnie. Soldats qui nous sauvez, que vous nous faites misérables par comparaison ! Ce n’est pas que l’on se batte la nuit comme le jour. Au contraire, la nuit, presque tout feu cesse, c’est le silence, le silence où s’appellent les blessés. Mais où reposer ? Un talus pour les hommes ; une paillasse pour les états-majors où chacun passe une demi-heure, c’est tout. Nous ne cessons d’attaquer. Nous arrivons dans Noyon. (Noyon n’a pas de défense au nord.) Nous reculons, nous le sentons glisser de nos doigts, nous l’abandonnons, le Boche s’y abat, voilà l’Oise et sur l’Oise !…
Jusqu’ici, jusqu’à ce 25 au soir, nous n’avons pas eu de front. La consigne du chef de ce premier corps était de ne pas laisser rompre son front et son front n’avait pas encore existé ! C’est le caractère de ces quatre journées héroïques. Nous avons été le rateau qui ramena tout sur l’Oise, où le tas se forma.

L’angoisse de Rollot

Nous voilà sur l’Oise. C’est le 25 au soir. La situation n’en est pas moins tragique, si minces que nous nous fussions faits nous n’avons pu nous allonger suffisamment pour toucher sans cesse l’Anglais qui, moins soumis que nous à cet effort de liaison, recule sans cesse plus au Nord. Il y a un vide. C’est l’angoisse de Rollot. L’autre armée, celle qui sauva Amiens, et qui doit venir enfin renforcer notre gauche est bien annoncée, elle n’est pas là ! Pour le Boche qui ne cherche depuis le début qu’à nous tourner, voilà l’heure.
La fièvre chez nous n’a pas baissé. Nos forces se renforcent dans la même hâte. Dans l’exécution, la science, l’énergie, la décision, le sang-froid n’élargissent pas les routes. Il y a aussi du prodige : une artillerie divisionnaire a fait à cheval 140 kilomètres (en 36 heures). Un bataillon envoie dire à un chef de corps : « Je suis arrivé par où j’ai pu, je n’ai pas mangé, faites-moi manger et envoyez-moi combattre avec un régiment, n’importe lequel. » En descendant de Noyon, nous nous accrochons aux crêtes et au mont Renaud. Le Boche attaque. Il ne peut pas croire que nous nous arrêtons. Il veut le mont Renaud. Depuis ce 26, cette hauteur a bien été prise et reprise 15 fois. Nous la tenons. Mais ce n’est pas là qu’est le danger, c’est à l’autre bout de notre bras, à Rollot, au trou. Le 27, quitte à craquer, puisqu’il le faut, nous nous étirons encore. Nous y jetons cavaliers et fantassins. L’armée qu’on attendait, celle qui de loin vient pour Amiens, débarque. Elle aide. Dignes des plus grands, des combats s’engagent. Le 28, Français contre Français le trou est comblé. Le front perdu est retrouvé. On va le défendre.
On va le défendre, car le Boche, devant les deux armées françaises apparues, voyant se terminer son espoir, n’ayant pu tourner personne quand la manœuvre était possible, va buter de toutes ses forces contre la ligne qui de nouveau l’enserre. Le 30, au matin, furieusement, partout, de Noyon à Montdidier, il attaque. Il est chaud de ses succès. Il a percé sur Saint-Quentin, il percera bien sur l’Oise. En route pour la vallée ! Son premier objectif est à 20 kilomètres, une série de côtes entre Compiègne et Clermont. Les fantassins avaient l’ordre de les atteindre le soir même. Après, Nach Paris !
À la même heure, 7 heures 30, ils se ruent sur le Plémont-le Plessier, sur Orvillers et sur Rollot. C’est une offensive à trois foyers.
Le Plémont est une hauteur couvrant la vallée de l’Oise. Le Plessier est un château et un parc. Pour tourner le Plémont, il faut s’emparer du Plessier. Demeure de la Renaissance, hêtres, chênes, érables, bouleaux, ils massacrent tout. Ils ont trois divisions ; nous, une. Ils gagnent les anciennes tranchées françaises. 1 500 pénètrent dans le parc. Voilà la minute de l’héroïsme français. Les Français foncent au milieu, coupent l’attaque en deux, en couchent 700 pour la tombe, en ramènent 800. Adieu, Plémont !
Ils n’auront pas Orvillers. Orvillers est un village et un massif boisé. Depuis déjà trois jours ils cherchaient à l’enlever. Le 30, ils le débordent, le submergent. Compiègne les anime. Ils sont acharnés. Ils nous coûtent du sang. Mais il est aux zouaves qui le prennent, les zouaves se rebiffent, les secouent et dans une après-midi de grandeur, à deux heures trente les recollent dans leurs parallèles.
À Rollot, les fantassins les arrêtent. Nous étions le 30 au soir une fois de plus comme à Verdun, le général Pétain avait barré la route à l’ennemi. Depuis ce jour-là, dans cette région, le front n’a plus bougé.
Le Petit Journal, 4 mai 1918.


Aux Editions de la Bibliothèque malgache, la collection Bibliothèque 1914-1918, qui accueillera le moment venu les articles d'Albert Londres sur la Grande Guerre, rassemble des textes de cette période. 21 titres sont parus, dont voici les couvertures des plus récents:

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